« Je veux juste qu’on me libère », martèle une voix fatiguée par une grève de la faim entamée il y a plus d’une semaine. Cette voix est celle d’un retenu du Centre de rétention administrative de Vincennes (CRA), transféré à Nîmes dans un autre centre. « Je me suis fait contrôler comme ça, à 7 heures du matin, à Saint-Lazare en allant au travail. » Depuis plus de quatre ans en France, ce Nord-Africain travaillait dans une entreprise de la région parisienne avec d’autres sans-papiers.

Jusque-là, il avait échappé aux contrôles d’identité qui sont pourtant de plus en plus fréquents dans les gares, aéroports, stations de métro, dans la rue, sur la route… Interpellé le matin, il a passé une journée entière dans un commissariat du 18e arrondissement, en garde-à-vue, « comme un voleur », pour finir le soir par un transfert au Centre de rétention de Vincennes.

Avec une capacité de 280 personnes, Vincennes était, avant l’incendie du 22 juin, le plus grand centre de ce type en France. Divisé en deux blocs, il n’accueillait que la population masculine. L’année dernière, 5000 étrangers y ont été placés, dans l’attente d’un jugement, qui dans la majorité des cas conduit à l’expulsion du territoire. Les CRA ne dépendent pas de l’administration pénitentiaire, et pourtant Vincennes avait tout d’une prison : double barbelé, guérites de surveillances, caméras, comptage des retenus de nuit, visites réglementées, couvre-feu…

Des associations comme la Cimade (la seule autorisée à pénétrer dans les CRA) ou RESF (Réseau éducation sans frontières), tirent la sonnette d’alarme pour dénoncer les conditions de vie dans ces enceintes. La course aux chiffres orchestrée par le ministère Horteufeux a conduit à l’allongement du temps de rétention, à la surpopulation, à des procédures bâclées…

Vincennes, en première ligne par sa taille et sa situation, avait déjà connu de nombreux incidents : un incendie en 2007, des mouvements de protestations, des grèves de la faim, des cas d’automutilation, de nombreuses violences policières et puis l’histoire de cette cantinière limogée parce qu’elle servait de la nourriture périmée.

A l’origine de l’incendie, la mort d’un homme de 41 ans, le samedi, la veille de l’incendie. « Déjà vendredi soir, mon copain qui est dans le bloc 1, a appelé les policiers pour qu’ils fassent venir un médecin, parce que l’homme en question n’allait pas bien. Et puis eux, ils voulaient pas, ils disaient, « on verra demain, on verra demain… » Le lendemain, mon copain, il l’a trouvé tout bleu, dur comme une pierre, après les pompiers sont venus mais c’était trop tard, il était déjà mort. Il était mort mais ils n’ont pas voulu le dire, ils ont dit qu’il est mort le soir tard, mais c’est faux. » Alors que la nouvelle de la mort tombe officiellement en soirée, les premières révoltes se forment, elles seront rapidement matées.

Le dimanche après-midi s’organise une marche silencieuse en mémoire du défunt à l’intérieur du centre. A l’extérieur, des manifestants sont venus en soutien. « On criait « liberté, liberté », il y a en a qui étaient agités, et puis les policiers ont voulu disperser tout le monde, nous faire rentrer dans nos chambres. C’est là que les gens ont commencé à sortir les matelas dans la cour. Le feu avait commencé à prendre dans le bloc 1 vers 15h30 et puis dans le bloc 2 tout de suite après. » Mouvement de panique par la suite, des renforts de CRS arrivent. Ils tentent de faire évacuer les bâtiments, les premières bombes lacrymo sont lancées. Les détenus sont amenés dans la cour centrale.

» J’avais jamais vu ça, poursuit notre témoin. Les gens avaient peur, il y en a qui pouvaient plus respirer, d’autres qui se sont fait taper avec des bâtons. Et puis après, ils nous ont mis dans une espèce de gymnase, ils nous ont donné à manger tard, juste des fruits. Personne nous a dit ce qu’on allait faire, puis ils nous ont fait monter dans le bus vers 23 heures. On a pris le train à gare de Lyon vers 0h00. Chacun de nous était encadré par deux policiers, la clim faisait beaucoup de froid et on avait rien, on pouvait pas aller aux toilettes, on avait pas le droit. Et puis on est arrivés à Nîmes, on a attendu dehors encore avant de rentrer dans nos chambres. »

Les autres « détenus » ont été transférés ailleurs : Paris, Lille, Toulouse… Contrairement à ce que des médias ont annoncé, aucun homme ne se serait échappé. « Je vois pas comment ça aurait été possible, il y avait tellement de policiers. Mais ils ont amenés des personnes à l’hôpital, c’est pour ça qu’ils disaient qu’ils en manquaient. »

Jeudi dernier, au tribunal de Nîmes, 80 des sans-papiers de Vincennes se sont vus rejeter leurs demandes de mise en liberté, sauf pour sept d’entre eux car ils n’apparaissaient sur aucune liste. « De toute façon, le juge c’est bonjour 15 jours. Moi j’en peux plus, moi aussi je prends des cachets pour dormir, ils vont peut-être me relâcher, mais j’ai pas d’argent sur moi pour prendre le train, pour retourner à Paris. Je sais pas comment je vais faire. » Sa grève de la faim, il l’a commencée au lendemain de son procès parce qu’« ici ont est pire que des prisonniers ».

D’ailleurs, il ne se présente pas comme un retenu, mais comme un « détenu ». Nette différence, même si les autorités utilisent les termes de « rétention » et « retenu ». Le statut des immigrés illégaux et leurs conditions de rétentions relèvent actuellement d’une problématique élargie. Avec l’adoption, le 18 juin, de la « directive retour », les pays de l’Union européenne entament un processus d’harmonisation législative. La durée de rétention administrative, qui jusque-là était de 32 jours en France, pourra désormais, si la directive est appliquée, s’étendre à 18 mois. « Et surtout, dis bien que je suis pas un criminel, que j’ai rien fait. La demande de régularisation, je vais la faire, j’avais pas voulu avant parce qu’ils l’avaient refusé à des amis, mais là je veux pas retourner au bled. »

Adrien Chauvin

Adrien Chauvin

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