Dans leur documentaire « Les Héritiers du silence », diffusé l’an dernier sur France Ô et sorti en DVD, Said Bahij et Rachid Akiyahou nous racontent avec une poésie aiguisée leur vision de leur lieu d’enfance : le Val-Fourré. Une des plus grandes citées HLM de France située dans les Yvelines (78), à Mantes-la-Jolie. Un témoignage qui, au début, revient sur la création de cette « ville dans la ville », à l’emplacement d’un ancien aérodrome. En raison d’un grand nombre de demandes de logements, d’immenses barres et complexes de béton sont sortis de terre dans les années 60.

Ces constructions ont coïncidé avec l’arrivée massive de travailleurs immigrés africains et nord-africains, venus combler le manque de main-d’œuvre qui sévissait à l’époque. Peugeot, Talbot (la marque a disparu) sont à côté.  Beaucoup d’entre eux seront logés au Val-Fourré. Saïd et Rachid nous font partager le ressenti de ces travailleurs par rapport à leurs conditions de travail et leur nouvelle vie. Leurs histoires et la relation exceptionnelle, qui remonte à loin, avec la France, qui est aussi leur mère. On apprend ou réapprend donc, à travers des témoignages, que pendant la Seconde Guerre mondiale, lorsque les Alliés, au Nord, délivraient notre pays, les Africains de ce qui n’étaient pas encore les anciennes colonies françaises faisaient de même au Sud.

Mais au fil des années, la situation s’est dégradée, tout comme se dégraderont les bâtiments et le vivre-ensemble. Un malaise social commence à pointer. Dans le film, on peut entendre Aïcha Baoud, présidente de l’association Elan, dire ceci : « Avant, quand je suis arrivée, les ethnies étaient mélangées. Les Blancs, les Français, il y en avait au Val-Fourré. Mais ils sont partis petit à petit. Donc on se retrouve dans une communauté à part et c’est désolant pour nous. » Un monde à part prend forme. La dégradation des lieux de vie se fait de plus en plus voyante. Des ascenseurs en panne, des immeubles qui s’effritent. Le chômage.

A partir des années 90, un grand chantier de rénovation est en marche et ce, jusqu’à nos jours. Des tours rasées, des façades d’immeubles repeintes, refaites à neuf. Des résidences clôturées prenant place. Mais rien n’y fait, la situation s’enlise dans le marasme. Surtout depuis les émeutes de 1991 qui ont lieu ici. Avec l’affaire Aïssa Ihich, un jeune homme mort en garde-à-vue, le Val-Fourré s’était enflammé. Les médias se sont fixés dessus, depuis, pour toujours. L’école, la police, la rénovation urbaine, les missions locales… Tout semble illusoire. Des alternatives éphémères. Un problème de fond toujours présent. L’impression d’être sans cesse marginalisé et déconsidéré, persiste.

Dans le film, les métaphores fleurissent en guise de panneaux routiers, du style « Vous n’avez pas la priorité », ou bien « Rue de l’égalité ». Assez cocasse et sympathique. Mais c’est surtout à travers les commentaires, la poésie, les jeux de mots subtils, qu’on captive mieux le lieu et ses habitants. C’est la fin que j’ai préférée : « L’Art et la Culture contre l’Héritage du silence. » Saïd Bahij et Rachid Akiyahou veulent nous faire comprendre que dans un monde où les « sens interdit » ou les « stop » sont de rigueur, où la précarité fait partie intégrante de l’environnement social, la Culture, avec un grand C, permet de s’évader, de relativiser, jusqu’à échapper aux paysages du bitume gris. Voire à la prison mentale.

Ce point de vue du Val-Fourré, des quartiers populaires, vaut le détour. Le visionnage de ce film fut pour moi fort intéressant. Même si je ne partage pas la même vision des choses. Du fait de vécus qui ne sont pas les mêmes. Ou parce que j’ai avec les protagonistes de ce documentaire une perception différente de la vie. Comme le dit très bien le rappeur Booba, « aucune cité n’a de barreaux ». Une phrase trop souvent oubliée, dans un milieu où le paradoxe de la vie fait que lorsqu’on combat les clichés, on en vient parfois à les nourrir.

Prosith Kong

Le DVD « Les Héritiers du silence » est au prix public de 19 euros, il est possible de l’acheter directement sur le site www.frenchcx.com, également disponible sur www.fnac.com.

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