Walid, bientôt la trentaine, une chevelure brune encore garnie et une corpulence plutôt frêle, est en France depuis quelques printemps maintenant. Pour y travailler, comme beaucoup d’autres migrants. Seulement voilà, son titre de séjour arrivant à terme, il est temps pour lui de regagner la Tunisie. Mais on prend vite goût à la liberté et pour Walid le retour ce n’est pas pour tout de suite. Surtout qu’il s’est fait de nombreux amis, de toutes origines. Il a découvert le Tieb, le Yassa, le Penjab, les nems… Tout cela, dans sa Tunisie natale, il ne l’aurait sûrement pas connu.

Salim, le pakpak vendeur de marrons à la sauvette aujourd’hui repenti, Mamadou l’unijambiste qui a perdu sa jambe en poursuivant à moto un gorille qui s’enfuyait avec sa paire de Reebok classic gris métallisée édition collector que l’on ne trouve qu’aux puces de la Porte de Montreuil, Kim une ancienne femme de Yakuza venu en France pour changer de vie en se recyclant dans la restauration asiatique « halal », et Alison sa voisine qui travaille dans un grec de la rue de Paris pour payer ses études d’esthéticienne et pour qui son cœur battait le mezoued, une musique tunisienne qui vous chavire en un couplet. Tous rencontrés dans une association humanitaire de Bagnolet qui offre des repas aux plus démunis et par conséquent aussi à des « clandestins ». Des « clandestins » comme lui à présent.

Un matin, à peine réveillé, Alioun son copain sénégalais chauffeur-livreur qui a passé ses jeunes années à casser du skinhead « à coups de plaques et d’équerres », reçoit un sms d’une rare longueur. Walid s’est fait arrêter et a été placé en centre de rétention en attendant de passer devant un juge dans trois jours. Les yeux à présent bien écarquillés et entre deux noms d’oiseaux, le cerveau d’Alioun s’active pour trouver une issue favorable. Il reste 48 heures, et il faut sauver le clandestin Walid ! Un verre de bissap (infusion à base de fleurs d’hibiscus) et c’est parti ! 

Dans ce genre d’urgence toutes les forces vives doivent être rassemblées. Premier réflexe, prévenir les organismes de défense de droits de l’homme. Un avocat se chargera du cas. Pour plaider la cause de Walid, il faut fournir des déclarations sur l’honneur attestant de la bonne moralité de notre ami. C’est Alioun qui s’y colle, il fait la tournée des ménages pour récupérer ces fameuses lettres. Salim le pakpak, Mamadou l’unijambiste qui n’a toujours pas retrouvé ses Reebok classic, Kim la Jap’ certifiée AVS et Alison la découpeuse de kebab, certifient et signent main droite sur le cœur que Walid « il assure grave », que « c’est un bon client » et « qu’il court super vite à cloche-pied pour un mec qui a encore ses deux jambes ».

En route dans sa Kangoo, Alioun fait parler toute son expérience de chauffeur-livreur. N’hésitant pas à prendre les voies de bus, à jouer des appels de phares ou encore à passer à l’orange foncé aux carrefours. Tout se passait bien. Il avait récupéré un bon paquet de déclarations et il avait même pu s’arrêter au foyer Bara (foyer accueillant des travailleurs venus d’Afrique) pour s’envoyer quelques verres de bissap et un tieb (un plat de riz). Quand soudain, son verre de bissap à moitié vide ou à moitié plein, il est tombé nez à nez, au détour d’une rue à Croix de Chavaux, sur une bande de skinheads le nez dans les poubelles. C’était Coco et son équipe.

Alioun et Coco, Coco et Alioun, l’un et l’autre se connaissent depuis des lustres, depuis l’époque de « Châtelet-les-Halles » dans les années 80 où les skinheads affrontaient les bandes du nord et du sud de la région parisienne. Parmi ces bandes il y avait celle d’Alioun : les Dragons noirs. Lors d’un combat final opposant la bande d’Alioun à la dernière poche de skinheads, Coco eut affaire à Alioun. Au milieu des affrontements, ce dernier infligea une « Fatality » à Coco digne de Mortal Combat. Cette lutte finale marqua la fin du règne skinhead sur les Halles et le centre de Paris. Coco le facho survécut tout de même à l’attaque mais il en garda des stigmates à vie : une dentition de Berbère marocain et des grosses lunettes comme Steve Hurkel car suite à l’attaque d’Alioun, il avait presque perdu la vue.

« Coco », c’était un surnom. Le bougre était un no life nazillon qui passait ses nuits sur Internet à laisser des commentaires, tant et si bien qu’un jour sa femme s’est aventurée dans les bras de Moustapha « l’Arabe du coin ». Oui ! Coco était cocu ! Or Moustapha était l’ami d’Alioun. Tout était réuni pour que Coco et Alioun soient les meilleurs ennemis du monde. Ils avaient entendu parler de Walid, et étaient prêts à tout pour empêcher Alioun et ses amis de sauver Walid de l’expulsion, entreprise qu’eux-mêmes pensaient vouer à l’échec…

Les deux clans s’observaient le regard aiguisé tels des cowboys en duel. Heureusement, Alioun se baladait toujours avec un cube de bouillon de volaille halal. Et ça, Coco et son équipe en avait horreur. Ça faisait sur eux le même effet que l’ail sur les vampires. En un éclair, Alioun plongea son cube de bouillon dans le reste de bissap contenu dans son verre en plastique. Le mélange explosif pire qu’une bouteille de Miranda (un soda algérien) laissée à l’arrière d’une voiture en été, fut balancé aux pieds de Coco qui poussa un cri de femelle pendant qu’il se consumait comme de la guimauve au-dessus d’un feu de camp. « Je fonds, je fonds… », disait-il dans un dernier souffle.

Le reste de son équipe affolée s’enfuit sans ramasser les restes de la pourriture en décomposition. (Attention ! Cette cascade a été réalisée par des professionnels. Petit mangeur de riz ou de semoule ne t’amuse pas à refaire ça chez toi avec les cubes de bouillon de ta maman.) Notre ancien chef de bande reprit la route pour déposer les lettres chez Magalie au grec « Istanbul » de la rue de Paris.

Le jour « j » était venu. Il y avait là les amis de Walid. C’était l’heure de passer devant le juge et peur il avait. Les yeux d’Alison il désirait mais du côté obscur son cœur chavirait. Oui, maître Yoda, vous avez raison, notre ami Walid n’y croyait plus. Pour lui le lait était caillé (version détournée des « carottes sont cuites ») et il pensait à ce qu’il allait expliquer à sa famille du bled.

Arriva l’avocat, bien en chair genre Pierre Menez, une barbe de trois jours, les cheveux gras à coupé à hauteur de la nuque. Maître Nacu (le « c » de Nacu se prononce comme le « ch » de « chèvre ») s’approcha du comité de soutien de Walid. Ils échangèrent quelques mots. L’avocat balbutia une poignée de paroles. « Oh la là », firent nos amis. Le piniouf qu’ils avaient en face d’eux, parlait avec un fort accent, un accent semblable à ces gens postés aux feux rouges pour laver vos pares-brises.

Oui et encore oui ! L’avocat était roumain et son français faisait flipper. Le mec avait fait ses études à Paris 13, une université paumée entre deux quartiers en guerre à cause d’une histoire de pitbull tué à coup de machtoque, où l’on recrute des professeurs venus de Moldavie, d’Iran… Bref toutes les zones périphériques à la Mésopotamie. « Cé mor », souffla Kim à l’oreille de Salim le pakpak. Notre petite gazelle japonaise avait dit vrai. C’était kapoute d’avance, et pis encore lorsque l’avocat mal rasé s’avança pour plaider la cause de Walid. Imaginez la voix de Boris Eltsin plaidant dans ce corps de Pierre Menez ! C’était drôle, c’était même cocasse… Le juge ne cacha pas son sourire en écoutant l’avocat à 2 francs 6 sous, flinguer l’avenir de Walid dans notre beau pays. Au bout de 3 heures d’attente, le verdict tomba : bye bye Walid!         

« Toz ! », lâcha notre pauvre clandestin en se tapant la paume de ses mains que les travaux sur les chantiers d’un trafiquant de ciment algérien, avaient rendues plus épaisses que le cuir d’un hippopotame du Zimbabwe. Lorsque notre groupe d’amis apprirent le verdict, tous trébuchèrent, tous. Mamadou l’unijambiste perdit l’équilibre et se retrouva les bras autours de Kim la Jap’ qui à la manière de Vega dans « Street Fighter » tenta de s’agripper au mur mais se retrouva adossée sur Alison qui ne put soutenir le poids de tous et s’accrocha au manteau orange fluo de Salim le Pakpak, duquel tombèrent des marrons et avec eux nos amis. Salim qui avait promis d’arrêter le trafic de marrons partit en courant dans tous les sens en criant des mots en ourdou. Le pauvre, en plus de voir son ami expulsé, avait été démasqué…

Les amis de Walid étaient là, par terre, désabusés. Alioun, resté  à l’écart à la manière de Vegeta, demeurait les bras croisés, le regard fixant le sol et serrant la mâchoire. Dans un éclat de colère il cria « la justice ***** sa mère, le dernier juge que j’ai vu avait plus de vices que le dealer de ma rue ! », qui était pour lui un cri de ralliement inspiré du groupe de rap Assassin, du temps où il était chef de bande des Dragons noirs. Sentant la douille, l’avocat ne pointa pas le bout de son nez et on ne fit donc pas appel du verdict.   

Walid retrouva le centre de rétention, en attendant son expulsion. « La nouit… t’ai bel, com de l’Actimel », pensa-t-il, un brin poète en regardant les étoiles dans ce ciel de pleine lune laissant l’alizé descendre sur les fils barbelés du centre. Le cœur lourd et plein de mélancolie il pensait à Alison, « j’ai sacrifi por toua man amour, j’ai fé lé posibl por parlé avec tooooooaaaaaaaaa. Je tème Alisoooonnnnn, je tème man amour tré fooorrrte. Je tème trè forte Alison ». La main sur le cœur et le regard toujours tourné vers le ciel il chantonna encore et encore. Jusqu’à ce que les autres clandestins du centre, agacés, ne le menacent.

Le silence se fit. Il était toujours immobile, observant le ciel. Quand il vit une silhouette sortir de l’arrière d’un bâtiment. Elle était petite et vive, et s’approchait de la cellule de Walid. Elle courrait, montait les gouttières et sur les toits, rampait au sol. Il était impressionné et inquiet à la fois. Il recula en voyant l’étrange silhouette tout de noir vêtue arriver au niveau de sa fenêtre. « Recule derrière ton lit », lui dit le visiteur du soir avec un accent qui intrigua Walid qui s’exécuta.

L’inconnu disparut et une minute après une détonation fit exploser le mur de la chambre. L’alarme s’enclencha dans tout le centre. La petite silhouette traversa la fumée et cria à Walid « vite ramène-toi espèce de hmar (bourriquot) ». Il reconnut tout de suite Kim la Jap’ et son accent (faites prononcer « hmar » à un Japonais, vous verrez). Les gardes arrivèrent au niveau de la porte lorsque nos deux bandits étaient en train de s’enfuir. Dix mètres plus loin, ils furent stoppés par quatre gardiens. Kim sortit deux boules de sa poche ventrale, qu’elle fit éclater au sol. Une fumée épaisse se propagea en un éclair jusqu’à ce qu’on ne puisse plus les voir. Sous leurs pieds, une plaque recouvrait une bouche d’égout. Ils la soulevèrent, sautèrent d’une hauteur de cinq mètres et atterrirent dans une eau nauséabonde.

Trois passages s’offraient à eux. « Ne bougez plus », cria un des gardiens qui s’apprêtait à descendre par l’échelle. Paniqué, Walid se dirigea vers un passage au hasard : « Yalla Kèm, depaiche toua. La bolicia decende ! – Nan attends ! » Elle souleva jusqu’au coude la manche de son haut noir moulant sous lequel il y avait un tatouage. C’était un plan de la prison qu’elle s’était fait tatouer chez un receleur de plans à Belleville, dont le fils était tatoueur japonais – ou peut-être chinois – traditionnel. « Nan, à gauche ! », dit elle en montrant du doigt la direction. Et c’est ainsi que nos deux évadés traversèrent le boyau qui les emmena jusqu’à l’extérieur du centre de rétention. Les gardiens étaient trop lents pour pouvoir rattraper notre ninja formé à l’école Yakuza et notre blédard chanteur épris de liberté et d’amour !

Arrivés au bout du boyau, ils montèrent une échelle qui donnait sur la sortie. La plaque était déjà retirée. En mettant le bout de sa crête dehors, Walid trouva un comité d’accueil, non pas la police mais ses amis. Tous étaient là, même Salim, entourant la bouche d’égout. Ils prirent Walid dans leur bras. Mamadou qui avait lâché ses béquilles trébucha. « Mirci lai coupin, ça fé tro plésire, dit-il en regardant Alison, sa bien-aimée. – Je pensais qu’ils allaient te renvoyer au bled. J’étais tellement triste, Walid ! avoua cette dernière. – Ooohhhh la là, Alison. Cqué tu di ca mfé des guilis don lcoeur, dit Walid en posant sa grosse main de maçon sur le mauvais côté de sa poitrine pensant que c’était son cœur. – Bon hé, faut dégager d’ici en vitesse, ils rappliquent !, intervint Alioun en pressant tout le monde, alors que le bruit des sirènes se rapprochait. Suivez-moi vous deux ! »

Alison et Walid suivirent Alioun et Salim, et les autres prirent la fuite à bord d’une camionnette Ford noire et grise conduite par Kim. Derrière un très gros arbre dans la forêt, Walid découvrit un immense ballon qui ressemblait à ceux vendus sur les plages au bled. C’était une montgolfière ! Salim le pakpak l’avait utilisée pour venir en France. Il avait joué la carte aérienne et cela s’était avéré gagnant.

Ce soir-là, c’était au tour de Walid de tout tenter afin de vivre libre et de « fère plin de tondre bisos à Alison ». Ils montèrent à bord avec Salim. Alioun resta à terre pour les aider à retirer les sacs de poids qui retenaient au sol la montgolfière. Et celle-ci décolla peu à peu, Salim actionnant le chalumeau, qu’il avait fabriqué lui-même avec deux grosses bouteilles de gaz. Ils atteignirent l’altitude voulue. Les policiers arrivés sur place ne trouvèrent plus personnes hormis les poids du lest. Et c’est ainsi que nos amis partirent loin, très loin d’ici, dans ce ciel rempli d’étoiles, éclairé par une lune pleine et généreuse.

Aladine Zaïane

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