Ensemble, faisons résonner la voix des quartiers populaires.

Soutenez le média libre qui raconte des histoires qu'on n'entend pas ailleurs.

Je fais un don



J’ai été à la messe, c’est normal le dimanche. Et aussi c’était onze heures. Et aussi pour un tas de raisons, la chaleur de la Méditerranée, les soucis familiaux, les fins de mois difficiles, je me sentais énervé contre tout le monde, j’avais besoin de réconciliation hebdomadaire. Jésus c’est un bon exemple, quoi qu’on fasse, des claques, des clous, il pardonne. Sur le chemin, je me suis rendu compte que j’avais oublié de prendre de la monnaie pour la quête, alors je suis retourné chez moi prendre un billet et toute ma ferraille.

En traversant le marché sur la place j’ai pensé au livre de Serge Michel et Paolo Wood, sur l’Iran, « Marche sur mes yeux » (Grasset), c’est le titre. C’est une formule de politesse comme « après vous », ou « je suis votre humble serviteur » ou comme détourner délicatement le regard ou baisser les yeux. Justement, je n’avais aucune envie de regarder les marchandises, les saucissons, les olives, les chapeaux de paille.

J’ai traversé tout le marché en observant les gens dans les moindres détails, d’une façon complètement impudique. Toute cette population partiellement dénudée parmi les poulets grillés et les herbes fines, ce peuple en paix jouissant de la démocratie, de la liberté d’expression et de la sécurité sociale. Mes deux yeux grands ouverts ont pris des milliers de photos, plus ou moins cadrées, des pieds, des mains, des chevilles, des plissures, des ourlets, un vrai panier.

En sortant du marché, pour entrer dans le quartier de la nouvelle église, je suis passé dans la fraicheur du pont sous la route. Une Rom m’a tendu la main. Une passante, qui venait de mettre une pièce dans son gobelet et rejoignait sa copine assise plus loin a dit : « Tous ces gens qui passent devant comme s’ils ne voyaient rien. » C’est à ce moment-là que j’ai sorti mon appareil photo pour dérober une image. Et ensuite j’ai mis ma ferraille dans le gobelet de la Rom. Elle essayait de me dire quelque chose dans sa langue. Bêtement je me suis figuré qu’elle me demandait de lui envoyer la photo par mail. En réalité, je venais de prendre une photo sans forme de politesse et j’avais donné l’argent pour compenser le vol, pas pour faire l’aumône.

Je suis arrivé en retard à la messe, toutes les portes étaient ouvertes pour les courants d’air. Le curé disait : « Aide-nous Seigneur à ouvrir les yeux sur la misère du monde et à regarder notre prochain. Remercions les paroissiens de Motol en Biélorussie, qui ont accueilli dernièrement nos sœurs Carmélites de Montpellier. » Ensuite, le panier de la quête est passé et j’ai donné mon billet. Je suis partie avant la fin, quand le prêtre a bu la coupe de sang et mangé le pain de chair. Je ne voulais pas manger l’hostie, le corps du christ. J’avais suffisamment consommé d’êtres humains pour venir jusqu’ici, je ne voulais pas en plus en avaler un, même symboliquement. J’ai serré la main de ma voisine et je suis sorti de l’église. Je me souviens de ses yeux, bleus, dans les miens. Je ne la connaissais même pas.

Pierre Murcia

Photo du bas : cliquez pour agrandir (le bidonville où vit la dame assise par terre, photographiée ci-dessus).

Pierre Murcia –

Articles liés

  • Étudiants ultramarins : une rentrée à des milliers de kilomètres de chez eux

    Étudier dans l’Hexagone implique, pour de nombreux jeunes ultramarins, de partir à des milliers de kilomètres de chez eux. En 2023, 39 700 étudiants ayant obtenu leur baccalauréat dans une académie ultramarine poursuivaient leurs études dans l’Hexagone. Entre offre de formation limitée, éloignement familial et découverte d’un nouveau quotidien, cette mobilité impose une double adaptation.

    Par Iris Pastel
    Le 25/09/2026
  • Affaire Emmodem : l’Algérienne qu’on croyait connaître

    Une mère voilée, un père sous OQTF, du « sang DZ » et de l’islamophobie : il n’en fallait pas beaucoup pour donner vie à l’alter ego algérien inventé par la streameuse Emmodem. Une affaire qui en dit peut-être autant sur son autrice que sur les clichés qui ont permis d’y croire.

    Par Sofiane Zerouala
    Le 28/08/2026
  • Racisme au travail : ces violences qui abîment la santé mentale

    Au printemps, l'Institut d'études et d'actions citoyennes (IEAC) organisait un colloque consacré aux discriminations raciales au travail et à leurs conséquences sur la santé mentale. Professionnel·les de santé mentale, juristes, représentant·es syndicaux et salarié·es se sont retrouvés pour mieux reconnaître et combattre ces violences.

    Par Farah Rhimi
    Le 06/08/2026