Article initialement publié le 22 novembre 2021. 

Trois ans après l’anniversaire du début du mouvement des gilets jaunes, l’augmentation du prix du carburant donne une impression de déjà vu, en pire. Et dans les quartiers populaires d’île-de-France, la voiture reste toujours le seul moyen de faire face à l’enclavement loin du centre parisien. Les chiffres défilent à la pompe, et le budget carburant puise de plus en plus loin des revenus souvent durs à trouver avec la crise sanitaire qui s’éternise.

Je dois augmenter mon budget essence et baisser mon budget nourriture.

En ce mois de novembre, on comptait 1,55 euros pour le litre de gazole, 1,63 pour le sans plomb 95, et on continue de s’approcher des records d’octobre dernier. Il y a un an, le cours du baril de pétrole était évalué à moins de 45 dollars, contre plus de 80 aujourd’hui. Vertigineux. Loin des courbes de statistiques financières, au bout de la chaîne cette hausse se fait sentir jusque dans l’alimentation des plus fragiles. « En tant qu’étudiant en apprentissage, cette hausse représente un budget conséquent. Je dois augmenter mon budget essence et baisser mon budget nourriture », confie Samy 23 ans, qui doit prendre sa voiture tous les jours.

Une augmentation de 30 à 50% du budget carburants pour certains

N’ayant pas pu trouver d’alternance en région parisienne dans un contexte compliqué, le Strasbourgeois expatrié à Noisy-le-Sec, se retrouve à faire plusieurs fois par semaine l’aller-retour en voiture, dont le coût a augmenté de 30% pour lui. Un trajet impossible à réaliser en train, qui demande désormais 130 euros par semaine, 520 euros par mois, au jeune étudiant en alternance.

Et Samy n’est pas le seul. « Ça fait mal, même très mal au portefeuille !, », plaisante Anissa qui certifie que  « le budget a dû augmenter de près de 50% je me déplace très très souvent ». L’étudiante en alternance qui vit à la Courneuve travaille dans une entreprise de cosmétique de la capitale. « C’est dur de finir les fins de mois avec cette dépense supplémentaire », confie la résidente de 21 ans aux faibles revenus de la cité des 4000.

Tu dois faire ton trajet bien que les prix augmentent.

Et malgré la hausse, l’usage de la voiture pour accompagner ses proches ne peut trouver de substitution. « Je dois faire des courses avec la daronne etc… donc j’utilise la voiture mais honnêtement sur les choses obligatoires comme ça tu peux pas regarder le prix. C’est comme pour aller travailler. Tu dois faire ton trajet bien que les prix augmentent » explique Anissa, dont les trajets peuvent coûter jusqu’à 95 euros par mois.

Se priver pour faire en sorte que ça roule

Un état de fait qui fait naître un stress chez les familles. « Les trajets sont longs et chers. Faire les courses , déposer les enfants à l’école, pour aller au travail. J’ai peur de devoir compter les centimes », explique Amina, mère de famille célibataire de 44 ans, habitante du Bourget, et qui confie faire de plus en plus l’impasse sur sa consommation personnelle pour faire plaisir à ses enfants.

Même constat chez Jean, 48 ans, chauffeur de taxi des Yvelines, pour qui la hausse du carburant a un réel impact. « Ça creuse le budget familial d’autant plus que je suis chauffeur de taxi. C’est compliqué quoi », estime le travailleur indépendant qui raconte ne pas faire le plein pour « ne pas être choqué ».

Un chèque-énergie que personne n’attend

Le 30 septembre dernier, Jean Castex avait annoncé en grande pompe au 20 heures de TF1, un chèque énergie d’une valeur de 100 euros, face à l’inflation, et notamment celle du gaz et de l’électricité. Une mesure dont les supposés bénéficiaires, n’ont pas encore vu la couleur, et qu’ils peuvent encore attendre, tant les discussions au Parlement semblent ne pas saisir l’urgence de la situation.

Mais pour Amina, cette annonce paraît déjà bien « inutile ». Qui pourrait lui donner tort ? Un chèque paraît bien mince, pour celles et ceux qui demandent des transports en commun dignes de ce nom. « Je me force à prendre de plus en plus les transports ce qui fait que je ne dépend plus de moi-même en ce qui concerne les temps de trajet, avec les horaire des trains », concède Rayan qui vient d’obtenir un poste dans les ressources humaines dans le quartier de la gare du Nord. Le natif de Chelle (Seine-Saint-Denis) ne se voit pas prendre le bus et les transports alors que son métier lui impose plusieurs déplacements dans la journée.

Le prix de l’essence, pas plus cher qu’attendre le retard des transports

Mais malgré toute la bonne volonté du monde, les bus en Seine-Saint-Denis notamment, ne facilitent pas forcément un accès rapide aux transports en commun ferroviaires. Et pour beaucoup la voiture reste le transport idéal. « Personnellement les bus sont à 20 minutes à pied que se soit pour moi ou pour mes petits frères c’est impossible d’aller à l’école qui se trouvent entre 1h30 et 1h45 en transports. Les bus ne viennent jamais à l’heure ou ne s’arrêtent pas même ! C’est une vraie galère », témoigne Inas, étudiante de 20 ans, qui habite dans une cité proche du Bourget.

Je me restreins à sortir proche de chez moi en banlieue.

Au-delà des déplacements nécessaires du quotidien pendant la semaine, le phénomène pousse de plus en plus à faire réfléchir aux déplacements du weekend, le soir, pour aller à Paris, ou ailleurs en Île-de-France. Car le prix du retour à un coût aussi. Et l’enclavement continue pour certaines personnes loin des points stratégiques, même en Seine-Saint-Denis. Notamment pour Jeanne, 25 ans, fraichement diplômée d’un master en communication, qui habite à Aubervilliers. « J’évite les sorties à Paris du coup puisque ça représente un très gros budget essence, je me restreins à sortir proche de chez moi en banlieue ». Rien de nouveau sous le soleil, ni la grisaille de l’Île-de-France…

Kamelia Ouaissa

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