Il y a des livres qui nous échappent, ils sont sortis en librairie, ils nous ont échappé, on ne les a pas vus, on ne les a pas lus et ils surgissent bien plus tard. C’est le cas d’Une Colère noire, l’ouvrage de Ta-Nehisi Coates (1) lu en 2019, quatre ans après sa parution aux Etats-Unis, trois ans après sa sortie en France. Dans cet ouvrage, l’essayiste américain nous amène à reposer la question de la négritude, ce concept posé par Aimé Césaire dans les années 1930, et qui semble avoir aujourd’hui perdu toute existence. L’homme de lettres martiniquais y proclamait la fierté d’être noir en reprenant une insulte retournée contre celui qui la proférait.

Je suis en quelque sorte le fils de l’auteur à qui il s’adresse pour lui expliquer la place d’une femme ou d’un homme noir dans notre société. Noir de Washington, noir de Dakar ou noir immigré en France.

Je suis nègre, je suis le nègre, je suis un nègre. Je revendique passionnément mon identité de nègre non pas parce que je suis raciste, mais parce que je veux de l’épanouissement. Nègre est mon identité. Ça n’est pas toute mon identité, mais c’est une partie essentielle de mon identité. Le nègre dit bien ce qu’il veut dire. Ce mot nègre que tu me colles, toi l’homme blanc ou la femme blanche, en Europe, et toi l’homme ou la femme du Maghreb, en voulant me dégrader, me rabaisser. Vous pensez que c’est une insulte que cela me ramène à l’esclavage de mes ancêtres. Pour moi le contraire se produit, il s’agit d’une prise de conscience portée autrefois par Aimé Césaire (2) et la négritude.

En me désignant par ce mot, il m’apporte grandeur et richesse, noblesse aussi avec son histoire et sa préhistoire puisque l’homme que nous sommes, l’homme moderne, l’Homo sapiens est un Africain. En m’appelant nègre, loin de m’abaisser vous me grandissez. Vous vous rabaissez, vous m’élevez en me renvoyant à mes origines, à mon continent, à mon pays, à ma culture, à mon ethnie, à ma communauté, à mes racines dont je suis si fier. Je suis nègre jusqu’aux tréfonds de mon être mais je suis autre chose, je ne reste pas à la place que vous m’assignez parce que je suis libre. Je vais où je veux sans chercher une assimilation, une illusoire intégration, je reste un nègre cherchant dans la confrontation une confirmation de ce que je suis. Oui, je suis nègre, mais je ne suis pas uniquement nègre. Derrière le nègre que je suis se cache quelque chose. Ce quelque chose là, c’est que je suis un homme. Un homme comme toi qui a des droits et qui mérite tout le respect comme toute femme, comme tout homme sur cette terre.

Vous devez comprendre cela, je suis un nègre et je suis plus que cela, comme vous êtes blanc et que ce constat ne suffit pas à vous définir. Comprendre que je ne suis pas uniquement nègre, mais que j’ai ma personnalité. Que j’ai, avec ceux qui ne sont pas comme moi, un respect, un respect mutuel. Je suis une personne riche en histoire. Je viens de l’Afrique, un lieu plein de mémoire, un continent porteur de grandes civilisations, où la vie humaine a pris naissance ainsi que la première grande civilisation mondiale dans l’histoire humaine comme l’affirmait mon grand-père Cheikh Anta Diop dans son livre Nations nègres et culture. Vous devriez le lire pour comprendre que l’Afrique est entrée dans l’histoire avant l’Europe. C’est à travers mon identité de nègre que j’ai encore envie d’apprendre la grandeur de l’Afrique en passant par sa diversité et sa noblesse culturelle. En regardant ma peau noire, noire comme du charbon, très noire même d’un noir foncé qui brille, me reviennent l’art et les convictions de Pierre Soulages, ce peintre contemporain pour qui le noir est lumière.

Un noir, une noire, un homme ou une femme noire, silencieux ou disposant d’un porte-voix quelconque se doit de défendre et d’incarner cette personnalité collective, sa négritude, sa fierté d’être nègre. Il ou elle ne se réduit pas à cela, mais cela constitue son identité. Cet endossement est un préalable à l’indépendance culturelle, à l’indépendance véritable et authentique, à l’indépendance politique et à la liberté de l’individu quelque soit son sexe, sa nationalité, le lieu de sa naissance ou l’endroit où il a grandi.

Aujourd’hui, en proclamant une africanité pour toute personne de couleur noire, il paraît juste et cohérent de rendre hommage à ceux qui ont initié dans les années 1930 le mouvement de la négritude : Aimé Césaire, Léopold Sedar Senghor, Leo Gontran Damas, Birago Diop, Guy Tirolien. Ils ont tracé une route, ils ont saisi une liberté, qui sera ensuite abandonnée comme si le nègre a alors abandonné sa négritude, le nègre redevenant une insulte rabaissante. Pourquoi cette disparition ? Il y a peut-être quelque chose de fallacieux dans cet escamotage, comme si l’effacer suffisait à effacer le racisme dont il est porteur. Comme si cela revenait à se dire : je suis blanc, je ne dis pas nègre donc je ne suis pas raciste et je ne fais plus de différence entre noir et blanc. Ta-Nehisi Coates rappelle dans les premières lignes d’Une Colère noire que la réalité, la différence, demeure quel que soit les mots que l’on utilise.

Kab NIANG

(1) Une Colère noire, Ta-Nehisi Coates, J’ai lu (2016), 192 pages, 6,20 euros.

(2) Nègre je suis, nègre je resterai, Aimé Césaire, Albin Michel (2005), 154 pages, 14,20 euros.

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