Il était une fois un petit garçon que tout le monde appelait « Bili » à l’école primaire. Bili est arrivé en France en 1976, dans une petite ville alsacienne, avec ses frères et sœurs. Son père était ouvrier à l’usine Peugeot, sa mère était noyée par le poids des responsabilités éducatives et financières d’un ménage que l’Insee classe dans la catégorie des pauvres qui triment sans jamais sortir la tête de l’eau. Bili ne parlait pas un mot de français, ne comprenait rien aux trente glorieuses, et encore moins à la signification sémantique de « bicot, bougnoule, harkis, OAS… » qu’il entendait au marché, à l’arrêt de bus, ou pendant les disputes entre adultes.

Pour lui, la langue de Voltaire se résumait par la douce mélodie qui lui parvenait de la bouche de toutes ces petites blondes aux yeux bleus qui faisaient un cercle autour de lui pendant la récréation. Ce mec âgé de 8 ans, c’était moi, Nordine Nabili, 42 ans aujourd’hui.

A l’époque, je ressemblais à ces gosses mal nourris des années cinquante que Robert Doisneau et Willy Ronis mitraillaient dans les faubourgs parisiens. Malgré ce look, je n’ai jamais été élevé au rang d’image représentative du monde populaire, certainement parce que je suis un Arabe « aux dents sales et aux cheveux plein de poux », dixit Christelle, ma camarade de classe, brune aux yeux verts, à la tête d’une tribu de bambins aux insultes acerbes, qui venait perturber régulièrement la circonférence du cercle formé par mes fées protectrices aux cheveux dorés.

J’étais un objet de fascination pour les élèves et une bête de foire pour l’équipe pédagogique de l’inspection académique. En réalité, ma présence dans cette classe était une expérience permanente et grandeur nature pour tout le monde, sauf pour moi. Une sorte de tout-en-un qui pouvait à la fois servir d’exemple, pour expliquer la différence et aussi pour démontrer l’exception. En gros, j’étais une jauge pour mesurer toutes les situations, la référence ou le seuil à minima qu’il fallait dépasser pour évaluer les progrès des uns et des autres. C’était le rôle que je jouais pour faire grandir mes camarades de classe, pour les accompagner à se créer un socle identitaire, psychologique et scolaire indispensable pour leur évolution. Personne ne m’avait rien demandé, ni à mes parents, au sujet de cette mission. C’était une assignation, point barre.

J’étais le petit Arabe de la classe, une sorte de doudou collectif, présent tous les jours, avec un casier et un tablier pour les arts plastiques. Le jeudi matin, j’allais à la bibliothèque pendant que le curé de la ville s’occupait du reste de la classe. Le concordat permet cette exception régionale. Pendant que mes camarades absorbaient les paroles divines en menu best-of, je parcourrais les livres de Jules Verne. Petit à petit, ce moment de solitude littéraire devenait, pour moi, un paradis enchanté. Mon français s’enrichissait, les courbes de mes résultats scolaires grimpaient.

A contrario, mon statut au sein de la classe stagnait. J’étais toujours un petit cheveu dans cette soupe scolaire. Etrange étranger, si près si loin, pas vraiment légitime, toléré jusqu’à nouvel ordre, invisible et silencieux. « Un sous-homme », dira quelques années plus tard un homme politique ; « c’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes », dira un ministre de l’intérieur.

J’ai grandi et traversé sans trop d’encombres les quelques étapes de la vie jusqu’à l’âge adulte en déjouant certains pièges pour ne pas encombrer mon esprit de rancunes et de frustrations. Mes camarades de classe ont tous eu des expériences diverses. La vie a fait son œuvre et a certainement délavé quelques-unes de leurs idées sur les Arabes, les Noirs, sur l’altérité en général et leurs certitudes en particulier, ainsi que toutes ces choses ingurgitées, en théorie et en pratique, à l’école primaire. Mes camardes de classe avaient intégré l’idée que « Bili » n’était pas leur égal, non pas parce qu’il ne savait pas parler français, mais simplement parce que son statut dans la classe était différent, ses cheveux étaient bouclés, son teint était plus foncé. Ces différences ont construit un complexe de supériorité dans leur esprit.

C’est cela, à mon sens, la source du racisme ordinaire. Toutes ces photos que l’ont prend pendant son enfance et que l’on développe à l’âge adulte lorsque l’on devient agent immobilier adepte des listes BBR, DRH spécialiste des CV qui finissent à la poubelle, patron de discothèque qui aime les nuits blanches sans Noirs à l’intérieur. Le racisme se nourrit quotidiennement de nos regards, de notre indifférence, de notre ignorance. Il est légitimé et renforcé par les instrumentalisations politiques. Il se nourrit de la tolérance que nous accordons à l’intolérance, il entretient la violence invisible de toutes les discriminations quotidiennes.

Que faire ? Décontaminer l’inconscient collectif de ce racisme qui plombe le pays. Ne jamais céder. Il faut parler, écrire, alerter, crier, condamner et éduquer. Il faut faire voler en éclat les déterminismes sociaux, les préjugés, les raccourcis destructeurs. La France et son histoire appartiennent à tous les « Bili » des écoles de France. Rien, ni personne ne peut arrêter ce rêve de liberté, d’égalité et de fraternité. Je vous remercie, Cher Mustapha Kessous, d’avoir osé publier votre coming-out contre le racisme ordinaire dans les colonnes d’un grand quotidien de référence. C’est un acte fondateur.

Nordine Nabili

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