Dans son appartement, assis au milieu d’une quantité impressionnante de livres Jean-Michel Belorgey livre une vision acerbe et réaliste d’un monde dans lequel il a évolué durant de nombreuses années : le monde politique. Il fait partie de ces hommes méconnus qui sont derrière des réformes pourtant connues de tous. En effet, c’est lui qui se cache derrière le RMI. Une convention porte même son nom, convention permettant aux personnes présentant un risque aggravé de santé d’accéder plus facilement à l’assurance décès en cas d’emprunt.

Celui qui se décrit commune une personnalité de gauche, « évidemment »,  s’amuse pourtant à raconter qu’il n’a pas serré la main de Mitterrand, dont il a pourtant été député, durant de nombreuses années en raison de désaccords multiples. Et ses convictions il en a eu conscience dès son plus jeune âge, « je suis venu à la vie politique quand j’avais 13-14 ans, essentiellement comme supporter de la décolonisation, comme une conscience malheureuse des formes d’exploitations. Je suis venu à travers ça ».

Cette vision du monde, il l’a hérité de son grand frère, il fait même l’ENA, comme lui. Ce fils d’ouvrier en métaux précieux s’est engagé avec « une confiance dans les hommes » qui était plus grande que l’idée qu’il s’était fait des « difficultés de l’appareil ».

A la sortie de l’ENA, c’est direction le Conseil d’Etat pour ce brillant juriste qui ne se définit pourtant pas comme un grand technicien du droit. Après le Conseil d’Etat, il rejoint le cabinet de Mitterrand qu’il quitte en 1978 avec l’idée d’arrêter la politique. « Je suis parti à Alger puis on m’a proposé d’être directeur général de la police, je suis donc revenu à Paris mais je n’ai pas continué car j’ai été élu député de l’Allier et pourtant ça allait très bien, j’ai eu ma photo en première page du Figaro avec la mention « criminel » ».

« En 81 j’avais déjà des doutes sur plusieurs personnes dont Mitterrand et Delors »

Cet homme de gauche livre une vision surprenante du grand retour de 1981 qui fait encore frissonner les militants socialistes de tous âges. Jean-Michel Belorgey lui, n’y a vu rien d’exaltant, car selon lui, le parcours de Mitterrand ne l’était pas du tout.

« En 81 j’avais déjà des doutes sur plusieurs personnes dont Mitterrand et Delors mais j’ai quand même été député socialiste pendant treize ans et en 93 je ne me suis pas représenté mes rapports avec Mitterrand étant devenus insupportables et ma croyance dans le Parti Socialiste s’était effondrée. On me donnait réélu mais tout cela me semblait pourrissant. J’étais convaincu que ca n’allait pas être magnifique mais j’ai fait de mon mieux jusqu’en 93 et je n’en pouvais plus d’alterner Paris et Vichy, les trajets m’épuisaient et donc je suis retourné au Conseil d’Etat mais tout en présidant des commissions au parti ».

C’est à la même période qu’ils côtoient les « petits » Valls et Hollande au sein du Parti Socialiste, c’est à la même période aussi qu’il cesse de payer sa cotisation, « ça m’a fait chier ».

Ce qui intéresse Jean-Michel Belorgey, ce n’est donc pas la politique, ni les logiques partisanes plutôt les questions sociales auxquelles il a consacré une grande partie de sa carrière. En 1988, il devient président de la commission des affaires sociales, il a été élu durant 5 ans par les députés « les communistes ne présentaient pas de candidat et la droite aussi, j’étais convaincu à gauche mais loyal dans mes pratiques ».

Louis Mermaz, son grand ami qu’il mentionne tout au long de son récit et qui a intercédé en sa faveur à de nombreuses reprises lui dira « pour une fois tu auras quelque chose qui te convient, c’est ce dont tu rêvais ».

« Le RMI c’était pas idéal mais c’était pas mal »

C’est ainsi qu’il raconte comment la proposition de loi sur le revenu minimum a été le terrain d’une réunion entre les rocardiens et les autres socialistes mais « personne n’y comprenait rien. Ensuite, c’est devenu la position commune du parti. Une fois au pouvoir, il fallait le faire, le gouvernement Rocard a voulu le faire à la baisse, on l’a revu intégralement. Les négociations n’en finissaient plus avec Rocard et Huchon. On a fait un texte qui finalement se tenait mais qui disait qu’il y avait deux droits ; le droit à un viatique et le droit à l’insertion mais tout ça a été bradé ensuite sans parler de l’assassinat en règle de Hirsch ce qui lui a permis de faire carrière sous je ne sais combien de régimes. Le RMI c’était pas idéal mais c’était pas mal mais ce que c’est devenu c’est terrible, sans compter toutes les pratiques des guichets de départements qui cherchent à faire de la récupération sur prestations sur des gens qui n’ont déjà pas à bouffer ».

L’idée d’un revenu minimum n’a pas été facile à faire admettre, cette question n’était « pas le sujet » pour beaucoup de députés socialistes de l’époque. Jean-Michel Belorgey ne dénie pas l’importance de la valeur travail mais « s’il n’y a pas de travail, qu’on arrive pas à en donner à tout le monde, il faut bien donner aux gens des viatiques. Et puis il y a toujours le prétexte de l’incitation à la paresse sauf que la gauche se disait, s’il y a des pauvres c’est la droite qui les as faits nous on va leur donner du travail, mais ce n’est pas ce qu’on a fait ».

C’est pour défendre cette vision, qu’il proposera également de modifier les critères d’accès à l’indemnisation chômage afin que ceux qui n’arrivent pas à travailler tous les jours puissent percevoir quelque chose. Mais Laurent Fabius s’y opposera. « Les gens perdent des prestations car ils ont besoin de travailler pour exister, veulent travailler, ils ne s’endorment pas autant qu’on le croit sur leurs lauriers. Je croyais l’avoir convaincu mais non, on a majoré les indemnisations des gens qui en avaient déjà mais durci les critères d’accès pour les gens qui n’avaient pas des temps de travail suffisamment longs ».

Jean-Michel Belorgey se montre donc insatisfait de la politique sociale de la gauche, il la juge « aventureuse ». « Il  y a eu trop de dons, on a pris des mesures d’augmentation des revenus faibles imprudentes, des mesures de droit du travail qui ne se sont jamais appliquées et on a pas été généreux sur certains autres points ».

Jean-Michel Belorgey n’a jamais cessé de s’exprimer en toute liberté, quelle que soit sa fonction. C’est ainsi que même président de section à la Cour Nationale du droit d’asile, il écrit un livre qu’il qualifie d’ « impertinent » sur le droit d’asile. Sur le sujet, il précise que « la rumeur sur l’inflation de la demande d’asile est totalement infondée, il n’y a pas plus de demandeurs d’asile qu’il y a quelques années. De plus, il y a quand même assez de persécutions de par le monde pour que cela justifie des demandes d’asile. Or ce qui se passe, c’est que l’OFPRA [ndlr : Office français de protection des réfugiés et apatrides] est un objet à disqualifier les demandes. Mais le plus grave c’est que la Cour du droit d’asile rejette de plus en plus systématiquement et la loi en cours favorise les rejets qui seront énoncés par voie d’ordonnance. En réalité la Cour qui donnait la moitié des statuts de demandeurs d’asile, en offre moins ».

Cela sans compter les délais d’attente extrêmement longs dans le cadre de la procédure de demande du droit d’asile, car durant tout ce temps « les gens ne peuvent pas travailler ». « Mais comme la tendance c’est de demander des preuves, alors que la convention de Genève est pour l’accréditation des récits de persécution, comment voulez-vous que les gens se procurent des documents ? Alors ils font des faux. Le Conseil d’Etat lui, n’assure pas un contrôle de cassation raisonnablement rigoureux ».

C’est ainsi que Jean-Michel Belorgey, cet homme de l’ombre, met en lumière les dysfonctionnements d’administrations au sein desquelles il a essayé de changer les choses et de faire au mieux, avec succès parfois mais avec volonté et conviction, toujours.

Latifa Oulkhouir

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