Jean-Pierre Mignard est un as du barreau. Il a plaidé dans des affaires aussi célèbres qu’alambiquées : procès Erika, emplois fictifs de la Mairie de Paris, écoutes de l’Elysée et dernièrement, dossier Eurotunnel. Il assure également la défense des intérêts de Ségolène Royal et François Hollande face aux révélations sur leur vie privée. Versant banlieue, Jean-Pierre Mignard est avec son camarade Emmanuel Tordjman l’avocat des familles de Zyed Benna et Bouna Traore, morts à l’automne 2005 dans l’enceinte d’un transformateur EDF, alors qu’ils étaient poursuivis par la police. Ce drame l’a conduit à forcer les portes du destin : après Paris, Lyon et Marseille, c’est à Clichy-sous-Bois, ville symbole de la révolte des banlieues, qu’il a choisi d’ouvrir un cabinet juridique, dans un univers où justice privée et non droit ont longtemps côtoyé le quotidien de ses habitants.

Vous êtes proche du Parti socialiste et plus particulièrement de la vision rocardo-deloriste. Quel regard portez-vous sur l’état actuel de la gauche ?

La gauche a perdu les élections. Elle n’a pas pour autant disparu, loin de là. Maintenant, je pense qu’elle doit repenser son projet et se renouveler profondément. En sortant des sentiers battus. Cela signifie qu’elle doit réfléchir à l’état de la société et savoir qu’il sera dorénavant difficile de gagner, parce que l’élection de Nicolas Sarkozy a marqué la réunification de la droite. Or, jusqu’à maintenant, la gauche a tiré parti, pour les élections de 1981 et 1988 avec François Mitterrand, d’une division de la droite : Jacques Chirac et Valéry Giscard d’Estaing ont été en opposition presque ouverte. Pour ne plus sortir perdante, la gauche doit donc compter sur ses propres forces et sur la division de la droite, du camp conservateur. Elle doit s’adresser à une marge beaucoup plus grande de Français et adapter son projet à ce qu’est la société française. Comment être une force politique de progrès social, dans une société mondialisée ? Comment faire de la mondialisation une chance ? Et comment prendre en considération un peuple français devenu très large et composite ? Telles sont les questions auxquelles la gauche devra trouver des réponses pour pouvoir avancer.

 

Vous êtes l’avocat de Ségolène Royal et François Hollande, qui ont engagé des poursuites contre des journalistes pour atteinte à la vie privée. Mais l’ex-candidate à la présidence de la République n’a-t-elle pas instrumentalisé sa vie intime, en s’affichant dans les tabloïds, notamment avec ses enfants ?

 

J’ai tout à fait le droit de livrer de ma vie privée ce qui m’appartient. J’ai le droit de rendre public ce qui relève de mon patrimoine privé. Moi seul peux disposer de ce droit, pas les autres. Qu’est-ce qui justifierait le droit pour le public de connaître l’intimité de la vie privée d’une personne ? Ce n’est pas parce qu’un tel révèle des éléments de sa vie privée que l’on doit donner le droit à tous de prétendre en divulguer la totalité. D’ailleurs, sur ce point, les juges sont formels : ce n’est pas parce qu’on est une personne publique qu’on a abandonné sa vie privée. Certes, le curseur n’est pas à la même place que pour une personne dont la vie privée n’a jamais eu de retentissement public, mais pour autant, on ne perd pas son droit à l’intimité de la vie privée.

Qu’est-ce qui vous amené à ouvrir un cabinet d’avocats à Clichy-sous-Bois ?

C’est une histoire dramatique qui est en même temps un combat judiciaire, sans doute l’un des plus importants que j’ai eu à mener, et qui continue d’ailleurs : la mort de deux adolescents, Zyed et Bouna. C’est un combat qui me tient à cœur parce que j’ai bien senti que derrière lui se jouait la reconnaissance pleine et entière du droit de nos jeunes concitoyens des quartiers. Avec le temps, des liens affectueux se sont constitués. C’est une lutte pour le droit et aussi, c’est mon impression, une bataille pour le pays. J’ai été très frappé de voir qu’à Clichy-sous-Bois, ville de 30 000 habitants, il n’y avait pas de commissariat de police, et seulement un avocat, ce qui en terme de droit est très faible. Aujourd’hui, il y a une maison du droit et de la justice et il y a notre cabinet. Installer un cabinet à Clichy-sous-Bois, c’était l’idée d’aller jusqu’au bout. La nature des liens, la confiance mutuelle, font que nous nous retrouvons aujourd’hui ici. Nous avons très bien été accueillis par le quartier et par la Mairie. Nous nous sommes « intégrés ».

Peut-on dire de votre cabinet qu’il est atypique ?

Je ne sais pas. Ici travaillent des collaborateurs, des assistants, des salariés. L’un de ces derniers vient d’une zone urbaine sensible, de la cité du Chêne Pointu. Nous sommes en zone franche urbaine. Le troisième salarié embauché doit être issu d’une zone urbaine sensible. Pour notre part, nous avons choisi d’alourdir notre cahier des charges en faisant le choix d’embaucher d’emblée des personnes qui proviennent de ces territoires dits sensibles, ce qui est normal. Les cabinets de Paris et de Clichy sont fusionnés, deux de nos avocats sont inscrits au barreau de Bobigny. Mon objectif avec mon associé, Emmanuel Tordjman, c’est que chacun de nous deux puisse venir ici au moins un jour par semaine. C’est aussi de permettre que les jeunes d’ici aillent à Paris, et que les Parisiens se rendent à Clichy-sous-Bois. En tout cas, il n’est pas question de recréer des sortes de ghettos. Nous ne sommes pas venus en donneur de leçons dans le 93. Nous participons à la vie du barreau. Je suis inscrit au barreau de Paris, et je dois dire qu’à titre personnel, j’aimerais participer à la vie du barreau de Bobigny. Aujourd’hui, je sens que les vraies choses sont en Seine-Saint-Denis !

Qui vient vous consulter au cabinet de Clichy-sous-Bois ?

Nous traitons des affaires pénales mais c’est également un cabinet très outillé en droit public, qui se positionne notamment sur les marchés publics du département et des départements limitrophes. Ce qui nous intéresse, c’est de prendre contact avec des associations de locataires ou de copropriétaires, des jeunes artistes aussi, ceci pour voir comment, par le droit, on peut aider à rendre la vie des gens plus facile. En faisant en sorte de régler des problèmes comme des ascenseurs qui ne marchent pas, en aidant des créateurs à défendre leurs droits. Les personnes qui nous consultent sont d’abord les Clichois, et parmi eux, beaucoup sont des victimes, contrairement à ce que l’on pourrait croire. Il n’y a pas que des jeunes auteurs d’infractions. Cela va du jeune qui a reçu une balle de flashball de la police dans l’œil, aux employés de transports en commun, en passant par des jeunes agressés par d’autres jeunes. Voilà sur le plan pénal. Nous participons par ailleurs à la vie locale, nous entretenons des relations avec les entrepreneurs, avec le comité d’agglomération de Clichy-Montfermeil.

Un exemple d’action concrète ?

Nous avons fait une proposition  face au problème de l’obtention du permis de conduire, qui coûte cher. La conduite sans permis est souvent, pour pas mal de jeunes, la première infraction sur le casier judiciaire. On rentre ensuite peu à peu dans la récidive. Nous proposons de faire un projet-pilote sur les deux villes, projet qui pourrait être mené dans les établissements scolaires, lesquels seraient chargés d’enseigner le code de la route, et cela, en liaison avec des sociétés d’auto-école, et avec un soutien public à ces dernières. Cela permettrait aux jeunes d’avoir un enseignement gratuit de droit, en l’occurrence du code de la route. Cela contribuerait sans doute à une diminution du nombre des personnes dans les tribunaux. Car ici tout est plus difficile qu’ailleurs, tout est plus audacieux qu’ailleurs.

Beaucoup récusent le terme de révolte sociale pour qualifier les événements de novembre 2005. Que pensez-vous de cette bataille des mots qui tend à décrédibiliser la révolte des banlieues ?

C’est une révolte sociale, bien entendu. Et j’ai même envie de dire tant mieux. Cette révolte fut, même de manière chaotique, une expression collective. Et pour la première fois, le politique peut y répondre de manière globale. Voilà à mon avis, dans ces événements qui ont été lourds et pénibles, le rayon de soleil. On peut déchiffrer cette expression collective et lui donner un sens social.

Propos recueillis par Hanane Kaddour

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