Lorsque vous étiez à Al-Jazeera, avez-vous reçu des cassettes de Ben Laden ? Oui, elles ne m’étaient pas adressées personnellement mais c’est moi qui les ai traitées et diffusées. Al-Jazeera est-elle une chaîne pro-islamiste ? Al-Jazeera semble à certains une chaine pro-islamiste, pro-panarabe à d’autres, ou encore pro-sioniste. Chacun voit cette chaîne comme il veut. Et en même temps, tous les régimes arabes ont été contre cette chaîne.

La chaîne a été interdite dans beaucoup de pays arabes, pourquoi ?

Elle était interdite au Maroc, en Algérie, en Tunisie… Dans tout le monde arabe. Souvent c’est parce que la chaîne avait reçu des opposants à ces pays ou bien parce qu’elle avait révélé certaines informations sur ces pays-là. Alors, on l’a traitée de tous les noms. Mais en réalité, et ce n’est pas parce que j’y ai travaillé – je l’ai quittée il y a à peu près dix ans –, c’est une chaîne qui a provoqué un véritable bouleversement dans l’information dans le monde arabe.

Justement, qu’elle est son influence dans le monde arabe ?

C’est une chaîne qui a gagné la confiance du téléspectateur. C’est pour cela qu’elle est regardée par 90 à 95% de la population arabe pendant l’actuel « printemps arabe ». Ce qui fait le succès d’un mass-média, c’est son objectivité, sa capacité de montrer au téléspectateur qu’il est désintéressé. Il montre la réalité telle quelle. Ensuite, ce qui a fait le succès d’Al-Jazeera, c’est sa couverture des guerres américaines dans le monde arabe, entre autres en Irak ou encore en Afghanistan. Des moyens considérables on été mis en œuvre pour couvrir ces événements. En Afghanistan par exemple, il y a dix ans, nous étions quasiment les seuls. Enfin, la chaîne a donné la voix à toutes les oppositions alors qu’on ne les entendait pas.

Fait-elle peur aux pays arabes ?

Elle fait peur aux régimes arabes, pas aux peuples. Les régimes ont peur d’elle car ils savent que leur population regarde la chaîne. Si on fait un panorama des mass-médias arabes, on constate qu’il y a un nombre énorme de chaines de télévision : 622. Elles sont là, mais ne proposent pas de programmes intéressants. Une seule chaîne a réussi à capter les gens, c’est Al-Jazeera, jusqu’à s’ouvrir à l’international et créer une chaîne en anglais.

Quelle est son influence en France ?

D’après ce que je sais, il y aurait un projet à l’étude de la chaîne pour les pays francophones. France 24, avec sa version arabe, à mon avis, ne capte pas comme il faudrait le téléspectateur. Une chaîne doit avoir une bonne grille des programmes, une présentation attrayante et des journalistes convainquants. La télévision, c’est un média de l’image. Non seulement l’image de l’événement mais aussi l’image de la chaîne en général. Sur Al-Jazeera, le logo, les journalistes présentent bien. Après, il y a une question de budget.

Al-Jazeera a-t-elle contribué à la chute des régimes en Tunisie et en Egypte ?

Bien sûr, je dirais que s’il n’y avait pas eu Al-Jazeera, la révolution aurait surement pris plus de temps ou une autre tournure. Ce que je veux dire c’est que, avec Al-Jazeera, on est parvenu à communiquer, même entre les révolutionnaires. Quand on voyait des milliers de manifestants sur la place Tahrir au Caire, les gens à Alexandrie se sentaient encouragés à en faire autant. Les images fortes ont donné de l’impulsion. Cela a donné aux peuples la force de faire leur révolution. Les Libyens et les Bahreïnis ont voulu faire de même. S’il n’y avait pas Al-Jazeera, comment les Bahreïnis auraient-ils pu savoir qu’il y avait tant de monde, tant de morts aussi ? Ils n’auraient rien vu. Les gens auraient été moins enthousiastes.

Vous avez rencontré Muammar Kadhafi, pouvez-vous nous parler de cette rencontre ?

Je l’ai vu plus d’une fois. Je l’ai rencontré en 1974, j’étais un jeune journaliste. Quand je suis arrivé en Libye, je me souviens qu’il y avait un grand congrès, le congrès populaire général, quelque chose comme ça. J’ai vu Kadhafi, il était jeune et dynamique, enthousiaste. Les Libyens étaient derrière lui. Autour de Kadhafi, il y avait les douze officiers qui ont fait le coup d’Etat de 1969 contre Al-Sannussi. J’ai vu une Libye sous-développée. L’aéroport était lamentable, c’était vraiment un pays africain de l’époque mais j’y ai senti un souffle révolutionnaire. Je me suis dit que c’était un pays révolutionnaire, on sortait alors de la guerre des Six Jours, en 1967, avec Israël. La Libye était pro-palestinienne, anti-Israël. J’y suis retourné en 2004, à l’invitation de l’un des fils de Kadhafi, Al Saadi, c’était pour une conférence sur le sport, j’y suis resté deux ou trois jours.

Et plus récemment ?

J’y suis allé la dernière fois à l’été 2009, pour les 40 ans au pouvoir de Kadhafi. J’ai attendu presque une semaine à Tripoli avant de pouvoir l’interviewer. Alors que la fin de mon séjour approchait, un émissaire m’a contacté pour me dire que l’interview allait avoir lieu. Je me suis rendu à Bab Al Azizia, la caserne qui est le quartier général de Kadhafi, dont on parle actuellement. Je lui ai posé une série de questions et final, celle qui fâche.

Que lui avez-vous demandé ?

Ceci : « Monsieur Kadhafi, je me suis promené dans les rue de Tripoli et je me suis arrêté sur une pancarte avec votre portrait où il est écrit « là où tu es, le bonheur s’installe ». Alors, est-ce que, au bout de 40 ans de pouvoir, le bonheur s’est installé en Lybie ? » Il me regarde fixement, embarrassé, et me répond : « Vous croyez que je suis comme vous, que je me ballade dans les rues de Tripoli ? Moi je ne sais pas ce que les gens écrivent. De toutes les manières, je suis sûr que pendant ces 40 années, j’ai rendu mon peuple heureux, c’est pour ça qu’ils ont écrit cela, ça n’est pas moi qui ai écrit. »

Aujourd’hui, on compare Kadhafi au « Dictateur » de Chaplin. Quelle impression vous a-t-il donné lorsque vous l’avez rencontré ?

Il y a une expression en arabe qui dit que lorsque la vache tombe, elle est entourée de couteaux mais tant qu’elle donne du lait, c’est une bonne vache… Kadhafi, tant qu’il a donné du lait à boire, il était bon. Mais les gens riaient de lui, à cause de ses façons d’être et de faire, de ses discours… Regardez le costume orange sur la photo lors de ma rencontre avec lui. Il n’est pas comme les autres. J’ai rencontré Mahmoud Abbas, Jacques Chirac, Mugabe, Omar Bashir mais Kadhafi m’a donné l’impression qu’il connaissait le monde sur le bout des doigts. Cela faisait 40 ans qu’il côtoyait les autres pays. C’est l’un des plus vieux présidents du monde. Sans vouloir le défendre, on ne peut pas rester président en étant fou ou idiot…

Mais aujourd’hui, il fait tirer sur son peuple…

Aujourd’hui, c’est un loup blessé alors il commet des atrocités comme tous les autres, Ben Ali, Moubarak, Ali Abdellah Saleh. Tout le monde tue. Kadhafi ne fait pas exception à la règle mais ce qui est particulier chez lui c’est qu’il a du pétrole. Il y a un intérêt économique énorme et on ne parle même pas des projets d’armement. L’Occident voit une vache laitière en la Lybie. Les Libyens veulent mettre la main sur cette richesse et c’est leur droit. Kadhafi a gâché cette richesse. Il a aidé tous les mouvements révolutionnaires, il a fait des attentats, à l’exemple de Lockerbie, en 1988. Mais lorsqu’il eut payé 10 millions de dollars de compensation à chacune des 270 familles des victimes de l’attentat contre l’avion de la Pan Am, tout le monde a fermé les yeux. Ensuite il a démantelé les centrales nucléaires. Sarkozy, Berlusconi, Tony Blair sont allés le voir en Libye, Kadhafi est allé aux Nations unies où il a ridiculisé la séance… Après tout ça, c’est l’Occident qui le ridiculise. J’espère que les massacres s’arrêteront et qu’il partira.

Quelle est, ou était, la fortune des dirigeants arabes déchus ou aujourd’hui sur la sellette ?

Huit cent milliards d’euros serai détenus par quelques dirigeants arabes. Si on compte les fortunes estimées de Ben Ali (5 milliards d’euros), de Moubarak (60 milliards d’euros) et de Kadhafi (on parle de 100 milliards d’euros), si on additionne tout ça et qu’on en fait des investissements, on se dit que le chômage, dans ces pays, disparaîtra. Lors de mes voyages en Libye, j’y ai vu une évolution, mais elle ne m’a pas semblé proportionnelle à la richesse réelle du pays.

Avec le vent de révolte qui souffle sur le monde arabe, vous avez du pain sur la planche, et beaucoup de nuits blanches à passer…

Dans la révolution arabe, il y a un petit vendeur ambulant qui s’est immolé, le feu s’est propagé en Egypte puis en Libye et ça ne va pas s’arrêter. Cela va continuer au Yémen, au Bahreïn, en Syrie, en Algérie, dans les pays du Golfe et ainsi de suite. A mon avis, parce les situations dans les pays arabes sont semblables, il n’y a pas de doute que la révolution va s’étendre à tous les pays. On a du pain sur la planche, mais je vois l’avenir vraiment positivement, on en a assez de ces régimes et de l’hypocrisie de l’Occident. L’Occident doit nous regarder d’un autre œil, nous sommes un monde jeune qui voit l’avenir autrement, un monde qui veut devenir partenaire et non un produit à piller. C’est un monde arabe qui veut changer. C’est ça qui fait peur aux régimes arabes et aux régimes du monde entier. L’Afrique, la Chine, l’Occident sont pris au dépourvu. Aujourd’hui on ne pourra plus traiter avec un seul, le dictateur. On va devoir traiter avec un pouvoir élu par le peuple et ça, ça va changer la donne.

Propos recueillis par Anouar Boukra

Photo : Riad Muasses avec Muammar Kadhafi, en 2009 à Tripoli.

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