Au gymnase de l’avenue Mac Donald dans le quartier Rosa Parks du 19e arrondissement de Paris, le sifflet a déjà retenti et l’entraînement des premières équipes commence. Les bruits des crampons et les coups de sifflet résonnent de plus en plus fort. Cette fois-ci, c’est au tour des petits apprentis de s’affairer. Une autre équipe, de noir vêtue, patiente sur le côté. C’est bientôt son tour. Floqué sur les maillots, le nom de l’association qu’elle représente, Paris Acasa Futbal 19e, écrit en lettres blanches.

Debout sur le côté du terrain, un grand gaillard observe et donne des directives aux jeunes. Imposant, impossible de le rater avec son maillot rouge. Et lui, ne lâche pas ses ouailles de l’œil. Lorsqu’il nous voit, il esquisse un grand sourire et nous invite à le suivre aux vestiaires.

« Être ingénieur, c’était pour la fierté de mes parents »

Âgé de 40 ans, originaire de Kabylie, Kamel Djama fait bien plus jeune : fréquenter les petits et les ados, une cure de jouvence. Lui, c’est un enfant des quartiers populaires de Paris, né et élevé dans le 19e. Un enfant du cru. « Depuis petit, je suis ici. J’ai déménagé un moment à Montreuil, mais je suis vite revenu à mes racines. Le 19e, ça me manquait trop », confesse-t-il. Après son bac, c’est dans l’univers très compétitif des classes prépas que l’homme a commencé à baigner. « Quand j’étais en prépa, à la première interro mon voisin a eu une meilleure note. Il s’est moqué de moi. À partir de ce jour, je me suis juré de devenir meilleur ! À l’interro suivante, j’ai été meilleur que lui. Ça m’a valu la phrase ‘t’es un bon Kamel, t’es un bon toi !’ ».

Kamel Djama finira par être diplômé d’une classe préparatoire en math sup : le graal ! Il continue son parcours académique jusqu’au Danemark où il y obtiendra un master en ingénierie électrique. « Être ingénieur, c’était pour la fierté de mes parents. Je sais que mon père était fier de son fils, même s’il ne me l’a jamais dit les yeux dans les yeux ».

Du 19e à la fusée Ariane

C’est entre deux questions que Kamel tente de coacher la nouvelle équipe qui entre sur le terrain. « Tiens le ballon, tiens le ballon…. voilà comme ça ! ». Implication sans relâche. Le revoici à nos côtés. Depuis neuf ans, Kamel est ingénieur dans l’aérospatial au sein de la prestigieuse entreprise Safran. Il occupe le poste de chef de programme pour le lancement de la fusée Ariane 6. Rien que ça ! « L’espace ça a pour moi une dimension magique ! C’est ce qu’on ne connaît pas, c’est pour ça que j’ai voulu me spécialiser dedans », précise-t-il, les étoiles encore dans les yeux.

Parallèlement, Kamel Djama occupe un poste d’enseignant en stratégie d’entreprise à l’IUT de Troie. « Transmettre ça a toujours été un kiff », s’exclame-t-il. Quand on lui demande s’il a conscience d’être perçu comme un exemple, la modestie l’emporte comme à chaque fois depuis le début de notre rencontre. « Dans le quartier, les petits me respectent et me voient comme quelqu’un qui a réussi. Mais en vrai, c’est pas fou. Tout le monde peut devenir le modèle dont il rêve. La clé c’est la persévérance ». À l’université, le quarantenaire conseille et rassure ses élèves, et leur fait comprendre qu’avec du travail, on ne peut que réussir. « C’est ce que j’ai compris pendant mes études. Mon prof de physique m’a révolutionné l’esprit, nous faisant comprendre qu’on n’arriverait à pas grand chose si on ne travaillait que pour travailler ».

« Le sport ça aide quand on doit diriger une équipe de polytechniciens au travail ! »

La recette de Kamel, c’est aussi le sport. Une tête bien pleine dans une tête et un corps bien fait, moteur fondamental dans sa réussite. L’esprit de compét’, l’endurance, la persévérance, autant de qualités acquises dans la pratique du futsal. « J’ai failli arrêter plus de 1 000 fois, mais je n’ai pas lâché. Acasa a renforcé ce sentiment de compétition en moi. C’est peut-être grâce au sport que je suis là où je suis aujourd’hui. Le sport est un formidable vecteur d’ambition et de réussite. Je pense que sans le sport je serais dépourvu des valeurs que j’ai acquises. Le sport m’a permis d’avoir des qualités pour manager. Ça aide quand on doit diriger une équipe de polytechniciens au travail ! ».

Kamel et Acasa, c’est une grande histoire. À l’origine créée en 1970, l’Association des Centres d’Aides et de Secours à l’Adolescence a été sauvée de la faillite, dans les années 1990, par la fille de Jean Monnet, Marianne Monnet, un des pères fondateurs de la construction européenne. Son but : ouvrir les jeunes à l’Europe. « Alors que j’avais 22 ans, Marianne Monnet a décidé de m’intégrer au sein du conseil d’administration de l’association. Quelques années après sa disparition, nous est venue l’idée de créer en 2006 Acasa Futsal Paris 19e, club rattaché à l’association ».

L’association prend alors un nouvel envol grâce au travail de Kamel et de ses acolytes Karim et Hamid du collectif Jeunesse Feux Vert, qui relancent la structure autour du futsal.

L’Acasa Futsal Paris 19e en Ligue 1 de fustal

Aujourd’hui, l’Acasa Futsal Paris 19e compte plus de 200 jeunes de 5 à 35 ans dont 150 licenciés. La majorité vient du 19e, des quartiers Curial, Cambrai, Ourcq, Rosa Parks… Les autres de Boulogne ou encore d’Aulnay-sous-Bois. Le club d’Acasa n’a cessé d’évoluer avec ces joueurs et d’aller encore plus haut. Désormais, le club évolue en Ligue 1 de futsal. « On est monté en ligue 1 avec 10 000 euros de budget. Maintenant, nous sommes 3e de Ligue 1 de Futsal », confie, avec fierté, Kamel récemment rentré du tournoi européen de futsal. « Ce sont tous ces jeunes que vous voyez qui ont porté au plus haut les couleurs de cette association. J’en suis très fier ». 

Kamel nous fait une confidence. « Quand on est monté en Ligue 1, j’ai été nommé chef de programme au travail ! J’étais à cette réunion importante et quand j’ai reçu ce SMS j’ai voulu exploser de joie ». Moment de double consécration pour Kamel.

Le grand frère modèle

Ni une ni deux, Kamel nous présente un de ses jeunes modèles de réussite, sa pépite au sein d’Acasa, Rémy*. Le jeune homme de 26 ans revient de loin. Il a commencé à jouer au club comme gardien de but. Il s’entraîne depuis le début aux côtés de Kamel. Après être passé par la case prison, Rémy se ressaisit vite grâce à l’association. « Aujourd’hui, j’entraîne les 15-16 ans. Je suis maintenant animateur culturel et éducateur sportif. J’ai également obtenu mon brevet national sportif ». Forcément, le modèle de Rémy c’est… Kamel ! « Pour moi Kamel, c’est comme un grand frère. C’est un vrai modèle de référence. Il l’est pour nous tous ».

Une réussite qui ne manque pas d’animer un discours fort et plein d’optimisme. « Il faut que les jeunes issus des quartiers populaires et de banlieues arrêtent de se dire que parce qu’ils viennent de là, ils ne réussiront pas. Bien au contraire ! C’est parce qu’ils viennent de ces milieux, que ces jeunes se sont endurcis et sont devenus robustes. Les entreprises aiment ces profils car ils représentent une vraie force de travail et surtout… une fiabilité ! ». « Il y a pas mal de mes jeunes qui ont été appelés dans d’autres clubs mais ils ont préféré rester avec moi », se réjouit Kamel qui précise que 8 joueurs de l’équipe passée en Ligue 1 de futsal sont adhérents du club depuis sa création. Une fidélité qui n’a pas de prix.

Acasa toujours tournée vers l’Europe

Une des particularités d’Acasa, c’est d’être tournée vers l’Europe et ce, depuis sa création. « Même si on a pris une trajectoire sportive, on a gardé cette dimension d’ouverture à l’Europe. Par exemple, on organise des voyages en République Tchèque, en Belgique, aux Pays-Bas, un peu partout en France. Parfois, pour certains jeunes, c’est le premier vrai voyage de leur vie ». Ces projets, Acasa réussit à les mener grâce à une subvention de la mairie du 19e. « Elle nous aide beaucoup. Elle finance également un projet de réhabilitation du terrain ». L’association sportive est également soutenue par le collectif Jeunesse Feux Verts. « Ils nous mettent à disposition des mini-car pour nos voyages ».

Mais désormais Paris Acasa Futsal 19e veut se diversifier et grandir. C’est la raison pour laquelle Kamel est actuellement à la recherche de sponsors. Parmi les nouveautés, la section féminine ouverte depuis un an. Plus d’une trentaine de filles y évoluent aujourd’hui, intégrées à la vie du club. « Elles ont récemment participé au tournoi à Barcelone avec nous ». En reconnaissance de leur implication, Kamel veut naturellement le meilleur pour ses équipes. « Je ne veux plus emmener mes équipes à l’autre bout de l’Europe en mini-car. Je veux rendre leur voyage et séjour confortable, ne serait-ce que pour les valoriser. C’est aussi pour ça que je cherche des sponsors. Mais c’est dur d’en trouver ».

L’entraînement se termine. Le terrain est désormais désert, les plots rangés. Demain, Kamel Djama retournera dans son entreprise pour continuer à travailler sur Ariane 6. Puis, il s’empressera de rejoindre les jeunes d’Acasa pour leur transmettre ses valeurs et continuer à les élever dans la championnat de futsal. Quand on lui demande ce qu’il aimerait que les jeunes retiennent quand ils liront son histoire, il répond sans ciller « Que le travail paie ! ».

Ferial LATRECHE

Crédit photo : Sara Sainz-Pardo

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