La nuit dernière, à 1h30 du matin, mon téléphone sonne. Le numéro qui s’affiche commence par 00 213… C’est un ami d’Algérie qui m’appelle avec un tremblement dans la voix. « Il paraît que Boutef est mort, il est chez vous. Tu peux me confirmer l’information ? » Je me lève donc en pleine nuit, rallume mon ordinateur, me branche sur I.télé, mais rien ! Pas trace de cette nouvelle. L’Algérie est au bord de la crise de nerfs. Abdelaziz Bouteflika, au pouvoir depuis 1999, se porte très mal et sa succession laisse planer un doute énorme sur le pays.

Certes le président algérien, élu avec des scores qui frôlent le ridicule, n’aura pas su se débarrasser de la corruption, ni des généraux qui gardent une main de fer sur l’économie et la politique. Mais Bouteflika sera tout de même celui qui aura réussi à pacifier le pays et à l’ouvrir un peu à l’économie de marché, ce qui a déjà permis aux Algériens de rompre avec les pénuries qu’ils connaissaient depuis des années.

J’ai traversé l’Algérie d’Est en Ouest cet été. C’est un magnifique pays et sur les 1400 km que j’ai parcourus, il y a des centaines d’histoires qui sont sorties de partout. Comme celle de ce plombier qui raconte qu’un matin, il n’a pas retrouvé son jeune frère dans son lit. Avec quelques amis du village, il avait secrètement tout vendu pour acheter un petit bateau à moteur et rejoindre l’Espagne. Lui et ses compagnons étaient parvenus à rejoindre la côte espagnole mais avaient été aussitôt expulsés vers leur village, où ils étaient revenus la tête basse. Ils ont eu plus de chance que les dizaines de Harragas qui se sont échoués sur les côtes cet été.

Il y a aussi le récit de cet ingénieur qui a quitté son emploi public en 2000 pour se lancer avec un associé dans un programme immobilier d’une vingtaine d’appartements. Pensant profiter de la modernité promise par Bouteflika, il avait prévu de boucler ce programme en deux ans, mais avec les lenteurs de l’administration algérienne, il n’avait toujours pas terminé son projet en 2007.

Et puis cet enseignant à la retraite d’une petite ville de la banlieue d’Alger, qui n’avait même pas les moyens de s’installer une citerne sur son toit et qui allait tous les jours remplir des bidons d’eau à la pompe à essence. Il était cinquième sur la liste d’un petit parti aux municipales et en raison d’une stricte égalité avec la liste du maire sortant, il a été propulsé premier citoyen de la ville au bénéfice de l’âge. Il collectionnerait aujourd’hui les voitures et les appartements.

Les journaux ne cessent de mettre en « une » les affaires de corruption mais rien n’y fait. Les journalistes prennent aussi un malin plaisir à dénoncer l’inactivité de l’Etat algérien qui laisse sa jeunesse tenir les murs et fantasmer sur l’Europe en regardant la parabole (70% de la population a moins de 25 ans). Cela sonne comme une insulte, pourtant, l’Algérie est le pays le plus démocratique du Maghreb. Mais c’est aussi le plus en retard. En retard dans ses infrastructures, son réseau de transport, son économie, son agriculture…

Et face à tout cela, toujours la même question qui tourne dans la bouche des Algériens, en plus du tabac prisé qu’ils ingurgitent à longueur de journée: mais où est l’argent ? Avec le prix du baril à plus de 70 dollars et le classement de leur pays parmi les premières puissances gazières, les citoyens n’en peuvent plus d’acheter le kilo de viande à près de 7 euros, quand le salaire mensuel d’un maçon avoisine 150 euros.

Où est l’argent ? En me promenant dans les rues d’Alger, j’ai vu plus de 4X4 Touareg ou d’Audi Q7 que je n’en vois dans Paris. Mais où est l’argent ? Dans les quartiers résidentiels d’Alger, les villas de trois étages qui frôlent les 300 mètres carrés poussent comme des champignons. On voit bien les Chinois s’affairer en ce moment sur des grands projets lancés par l’Etat : autoroute Est-Ouest, aéroport de Tlemcen, plus d’un million de logements sociaux… Mais le compte n’y est pas.

Malgré cela, les Algériens s’accordent à dire que les choses vont un peu mieux depuis 1999. Alors, si la rumeur de la mort de Bouteflika rode avec autant d’insistance, c’est parce que tout le monde s’inquiète de la suite des évènements.

Mohamed Hamidi

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