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C’est un môme qui vit dans un corps d’adulte. Vivre sans papiers d’identité, c’est être sans âge, sans repères, hors de l’espace temps. Votre corps et votre esprit ne vivent plus sur la même longueur d’onde, chacun pare à ses urgences. Ivan est un adulte malgré ses douze ans, il porte lui aussi une partie du fardeau familial, parce qu’une famille de sans-papiers ne peut pas survivre autrement. Chaque membre doit partager la peur, l’angoisse, les humiliations, les piétinements, les violences visibles et invisibles. On grandit avec cette façon de vivre, l’enfance n’existe pas, le temps est rythmé par le tempo administratif et les aléas politiques du moment. On savait sans doute dans sa famille que le gouvernement avait fixé des objectifs sur ce dossier : 125 000 interpellations et 25 000 expulsions par an. La barre est haute, la pression est grande, par voie de conséquence, les risques d’accidents élevés.

On estime à environ 250 000 le nombre de personnes en situation irrégulière en France. La question migratoire taraude notre société. Impossible de l’évoquer sans prendre le risque de provoquer un torrent de fantasmes. Les passions mettent à l’écart l’intelligence, le courage et laissent libre cours à l’instrumentalisation. Depuis longtemps, les hommes politiques se réfugient derrière l’opinion publique, les yeux fixés sur les courbes des sondages. Les politiques abandonnent complètement leur mission pédagogique, prêchent le déficit d’explication au lieu d’alimenter le débat d’une manière honnête sur les enjeux à venir. On ne compte plus les rapports de l’ONU sur la démographie déclinante en Europe, les signaux d’alarme tirés par les meilleurs spécialistes mondiaux dans ce domaine circulent uniquement dans le cercle réduit des experts.

Depuis deux siècles, des hommes et des femmes du monde entier sont venus dans l’hexagone, ont participé aux combats pour la démocratie, aux mouvements artistiques, littéraires ou scientifiques, à l’expansion économique de ce pays. Ils ont fait leur place malgré toutes les violences subies, certains d’entre eux ont porté haut les couleurs de leur pays d’adoption. La mondialisation des échanges de biens et de capitaux, les catastrophes naturelles, les ravages de la guerre ou encore la pauvreté ne vont pas freiner ce mouvement migratoire, bien au contraire. Autant dire que ce sujet est d’une complexité monumentale et qu’il impose de tenir à l’écart les slogans qui nourrissent la haine. Après chaque drame, l’émotion étreint les gorges, on bafouille un geste humanitaire (dans ce cas particulier, le ministère de l’immigration annonce une autorisation de séjour de six mois pour les parents du gamin). Pendant ce temps, des centaines d’Ivan sursautent dès que l’on frappe à leur porte.

Nordine Nabili

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