#Bondygnon. Durant une semaine, le Bondy Blog a pris ses quartiers d’été à Avignon dans le cadre du Festival. Après les habitants des quartiers de Monclar et de la Reine Jeanne, nous sommes allés faire à tour à La Barbière. Reportage par Kozi Pastakia.

Acte 1. Le temps s’est arrêté
« Il me semble que la misère serait moins pénible au soleil », disait Charles Aznavour dans sa chanson Emmenez-moi. Des paroles qui ne s’appliquent pas vraiment au quartier de La Barbière, à Avignon (Vaucluse). Située à un peu plus de deux kilomètres du centre-ville, la cité dégage une impression de calme absolu ce mercredi 13 juillet. Le temps semble s’être arrêté. Même le bruit des cigales, pourtant caractéristique du sud, se fait très peu entendre. Il est bientôt 16h, le soleil cogne, il fait chaud et très peu d’habitants sont dehors. Un père de famille joue avec ses enfants à l’ombre des arbres, quelques femmes déambulent dans les rues et une dizaine de jeunes sont assis sur des chaises devant le café du quartier, au milieu de la demi-douzaine de tours. Le Festival d’Avignon ? Ici, il n’y a aucune évocation de ce rendez-vous incontournable des amoureux du théâtre qui se déroule pourtant à une trentaine de minutes à pied du quartier de La Barbière. Pas d’affiches, pas d’artistes de rue, pas de personnes qui vous distribuent des tracts et vous invitent à des spectacles. Le calme plat contraste avec l’effervescence que l’on peut voir et ressentir au centre-ville d’Avignon à cette période de l’année.
« Je suis déjà allé au Festival, mais c’était plus pour l’ambiance dans les rues, s’amuser entre potes, draguer des filles que pour voir les spectacles », dit Julien*, un jeune croisé ce jour-là. Et de rajouter : « On ne se sent pas à notre place. Les gens vont nous dévisager ».
Acte 2. Réminiscences du passé
Même son de cloche chez les jeunes installés devant le café. « J’aimerais bien aller au Festival pour voir Younes et Bambi ou Alban Ivanov (des humoristes présents dans la cadre du festival « Off », ndlr). Les spectacles, ça ne nous parle pas. Ce n’est pas pour nous », estime Mehdi*.
Le Festival semble être le dernier des soucis pour ces jeunes. Ils préfèreraient régler les problèmes de chômage, des structures qui ferment les unes après les autres, des rapports tendus avec les policiers ou du manque de perspectives d’avenir. A Avignon, le taux de chômage est de 23,5 %. « On nous a abandonné. Bien sûr qu’on préfèrerait travailler plutôt que de cramer ici au soleil comme des lézards. On ne fait rien. Il n’y rien ici », déplore Sofiane*.
Ces jeunes, âgés entre 20 et 30 ans, indiquent qu’ils disposaient d’un centre social et d’un local où ils pouvaient se rassembler mais la structure a fermé depuis sept ans. Des cafés, dans la cité, ont aussi mis la clé sous la porte. Ils regrettent le manque d’activités collectives au sein du quartier. « Avant, on nous installait un écran géant l’été sur la place pour que tout le monde puisse voir un film le soir. C’était sympa. Maintenant, il ne se passe plus rien », regrette l’un des jeunes. « Si tu m’en donnes les moyens, je te l’a fais tourner moi l’association du quartier, dit Sofiane*. Nous, on veut juste un local pour pouvoir se réunir ».
Ils me racontent également que, plus jeunes, ils partaient en vacances avec le centre ou que des policiers, en civil, les emmenaient à la piscine. « Ils nous ont fait kiffer la police à cette époque-là. Maintenant, ils nous contrôlent tout le temps », déplore Azzedine*.
Acte 3. Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?
Dans ce quartier populaire, la situation s’est dégradée au fil des années. Au même titre que d’autres quartiers dits « sensibles » d’Avignon, La Barbière est régulièrement citée dans la rubrique « faits divers » des médias locaux. En cause, des problèmes d’incivilité, de vols et de trafics en tout genre. Des problèmes que ne nient pas les jeunes rencontrés. Mais dans ces cas-là, c’est un peu le serpent qui se mord la queue et eux vont parler du sentiment d’abandon, du manque d’implication des politiques en leur faveur et des espoirs douchés.
L’espoir, il est en justement question dans le texte du directeur du Festival d’Avignon, Olivier Py, qui accompagne la programmation de la manifestation culturelle. « C’est au théâtre que nous préservons les forces vives du changement à l’échelle de l’individu. Face au désespoir du politique, le théâtre invente un espoir politique qui n’est pas que symbolique mais exemplaire, emblématique, incarné, nécessaire », peut-on lire. Et pour démocratiser le théâtre, Olivier Py a délocalisé la pièce qu’il met en scène, Prométhée Enchaîné, dans des lieux excentrés d’Avignon pendant toute la durée du Festival. Avec ses comédiens, il s’est notamment rendu à l’espace culturel de La Barbière.
Le Bondy Blog a pu se rendre compte qu’il ne suffisait pas d’installer des structures dans les quartiers populaires pour que les habitants de ces quartiers aient accès à la culture. Il faut, à mon sens, plus d’accompagnement dans l’appréhension et la compréhension d’une pièce. Il faudrait peut-être aussi mettre en place des tarifs plus adaptés pour ces populations. Des initiatives existent mais elles ne sont que le fait de professeurs ou d’associations, minoritaires. Il faut que les pièces s’inspirent plus et parlent plus aux habitants des quartiers populaires. Un accès facilité qui est important pour garder espoir et éviter le sentiment d’exclusion.
*Les prénoms ont été modifiés.
Kozi Pastakia

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