Une manifestation immobile contre la peinture qui fait déborder le pot. Au numéro 12 de la rue Montorgueil se trouve encastré un tableau de l’époque esclavagiste. On y voit un « nègre » aux traits prononcés, en habits d’époque, joufflu et jovial. Il semble servir une jeune femme attablée qui pourrait être sa maîtresse. Surmontant le tableau, on trouve l’enseigne Au Nègre Joyeux.

Le  tableau et son enseigne datent du XVIIe siècle, époque à laquelle l’esclavagisme est déjà bien ancré. Ils appartenaient à une ancienne chocolaterie qui a fermé depuis. À la place s’y trouve un Franprix. L’enseigne et le tableau, eux, classés monuments historiques, sont toujours présents, sans note explicative ou didactique. On comprend alors que cela pose problème car, en fait, sur ce tableau, c’est la comtesse du Barry qui sert à manger à son esclave, d’où la mine réjouie de ce dernier.

Pourquoi donc continuer à manifester ? Bolewa Sabourin, jeune élu représentant de Cité en mouvement  explique qu’ils , « manifestent contre l’absence de notes explicatives de ce que désigne cette peinture et de ce à quoi renvoi cette pseudo valorisation du nègre joyeux d’être esclave et dominé, même si sa maîtresse est bienveillante. »En dernier ressort, ils demanderaient, « le retrait de cette plaque ».

Pour Bolewa Sabourin, son collectif et Franco de  la Brigade Anti Négrophobie, ce tableau soulève le rapport à la fierté. D’abord, la fierté institutionnelle, qui conduit à classer ces deux motifs publicitaires comme monuments historiques. Enfin, la fierté « qu’on ne peut pas ressentir en tant que Noir quand on se sent nègre face à cette représentation qui n’a pas de note explicative et qui véhicule des idéologies racialistes. »

Ils n’ont pas demandé de plaque commémorative et pourtant, c’est bien ce que souhaitent ces manifestant pour « éduquer les citoyens » face aux enjeux que supposent de telles représentation aujourd’hui encore. « Ce qu’on veut, c’est éduquer les gens sur les imaginaires qui continuent d’exister dans notre société. » Cette action a d’autant plus d’importance que Bolewa Sabourin a passé une partie de son enfance dans ce même quartier et y a grandi dans un contexte « où il n’y avait quasiment pas de mixité sociale et ou on se raccrochait facilement à des images et des imaginaires pour se faire une place… »

Cette « tête de nègre, ce sourire Banania » instaurent un malaise. Car, avant d’amuser, « l’homme Noir naît dans les livres d’histoire en tant qu’esclave », trop conscient d’avoir intégré cette ancienne réalité, il proteste. Leur avocat, Charles Morel a d’ailleurs fait parvenir une lettre détaillée de leur indignation au ministre de la Culture et de la communication, Frédéric Mitterrand.

Pour Jérémy, un jeune étudiant en linguistique à La Sorbonne Nouvelle, interrogé près du sit-in, le problème est ailleurs. « La représentation et son slogan devraient faire office de devoir de mémoire et avoir une plaque. Mais d’abord, c’est dès l’école, avec l’utilisation des livres d’histoire que le problème se trouve. On n’y raconte pas ce qu’est l’esclavage et ce qu’il a fait. Il n’y a que deux lignes pour raconter au moins un chapitre entier. On ne parle pas de la colonisation. Il y a un travail à faire contre la négrophobie et l’amnésie institutionnelle. C’est l’éducation nationale qu’il faudra interpeller après ça pour éduquer et réconcilier les sensibilités. »

En attendant la prochaine action, le collectif apolitique Cité en mouvement continue son travail de terrain avec le soutien d’artistes et de militants tels que Christiane Taubira, Zoxee ou Rokhaya Diallo.

Royce Mopondela

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