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Radouanne m’avait averti: les gens de sa génération (il doit avoir 35 ans) n’ont jamais entendu leurs parents parler de la guerre d’Algérie. « Et pourtant, mon père l’a faite, cette guerre, du côté du FLN, mais il ne l’a jamais racontée, peut-être pour ne pas réveiller les démons ». Et puis Radouanne a eu ces mots terribles: « A l’égard de cette guerre, nous vivons chez notre ennemi! »

Il faut être prudent sur l’interprétation de ces mots, moi-même je ne suis pas sûr d’avoir compris. Mais ils résonnent avec une force incroyable. Radouanne aime pourtant profondément la France, et il connaît bien ce pays qu’il a beaucoup parcouru. Quand il parle des cités de banlieue, il a aussi des mots très durs sur la culture qui y règne. Il met le doigt sur les plaies: la démagogie du social et de l’assistanat; la tendance à l’autarcie qui étrique les êtres. « Si tu ne rencontres pas d’autres cultures, tu ne peux pas grandir et t’épanouir », estime-t-il. Il parle d’une génération perdue, les 20-30 ans: « Pour ceux qui n’ont pas de travail aujourd’hui, c’est fini! Ils ne trouveront rien, il faut aller ailleurs, émigrer… »

J’ai encore ces mots en tête quand je rencontre Boubekeur Bennacer. Lui, c’est un homme de la génération des parents, un de ceux qui ont quitté leur pays et qui ont élevé leurs enfants ici en France. Boubekeur a 64 ans et six enfants qui vivent tous encore chez lui, y compris l’aînée, âgée de 28 ans. Il est Algérien, ses enfants sont doubles nationaux. Quand je lui demande s’ils se considèrent comme des Français à part entière, il répond: « Ca, c’est à eux qu’il faut le demander. »

Boubekeur Bennacer a vécu la guerre comme adolescent en Algérie, et puis à 19 ans, en 1960, il a dû venir en France faire son service militaire. « Pendant les événements, j’éprouvais de la haine envers la France. Maintenant je vis ici, je n’ai pas de mauvais sentiments ». « Mais je ne dois rien à ce pays », ajoute-t-il.

Quand je lui rapporte les mots de Radouanne – « nous vivons chez notre ennemi » – il lâche: « Il ne faut pas vivre chez un ennemi, ça n’est pas possible. Soit on reste et on a de bonnes relations, soit on ne reste pas. Un proverbe arabe dit: sois comme ton voisin, sinon déménage! » Pourtant Boubekeur reconnaît qu’il n’a jamais osé parler de la guerre d’Algérie avec ses enfants: « On aurait dû leur en parler, mais je n’ai pas voulu. Si vous dites ce qui s’est passé là-bas, ce que la France a fait, ça pourrait les choquer. »

– Vous aviez peur de nourrir en eux une espèce de haine?

– Je ne voulais pas que cela nourrisse quoi que ce soit.

La semaine passée, Boubekeur Bennacer a enregistré une sérieuse déconvenue. Président d’un centre musulman de prière dans Bondy sud, il aurait voulu en ouvrir un autre dans un quartier difficile, proche du centre de la ville, la cité Delattre. Il espérait obtenir de la commune un local actuellement vide qui abritait autrefois une association de quartier. Le maire a refusé, expliquant qu’il avait déjà appuyé la construction d’une mosquée à Bondy nord.

Apparemment, le maire n’a pas envie que sa commune soit quadrillée de mosquées et centres de prière. Boubekeur regrette. Quand on traverse le quartier Delattre avec lui, il vous montre des groupes de jeunes désoeuvrés à l’entrée de plusieurs immeubles: « Regardez, ils n’ont rien à faire, ce n’est pas bien. » Il est vrai qu’il y a beaucoup de trafic dans le quartier, de la drogue notamment. Boubekeur voulait leur donner des cours d’arabe: « Lire le Coran ne peut que vous rendre meilleur. A part les extrémistes, qui le comprennent à l’envers. »

La mosquée pour intégrer les jeunes, là où la République a échoué… C’est un peu la tendance actuellement. Mais à Bondy, comme le relève dans un sourire Boubekeur: « C’est râpé! »

Par Alain Rebetez

Alain Rebetez –

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