C’est l’histoire d’un chauffeur en bus et d’une jeune femme en jupe, celle que tout le monde connaît. Une histoire à propos de laquelle beaucoup de gens, au gré de leurs convictions, ont un avis.

L’histoire commence rue de Crimée, dans le populaire 19e arrondissement. Des habitations, le parc de Buttes-Chaumont et quelques commerces : une petite épicerie, un café et un salon de beauté. Pour se rendre dans ce quartier, il faut prendre la ligne 7bis du métro ou bien les bus 48 ou 60. Un samedi matin, nous avons emprunté cette ligne de bus devenue star : la ligne 60. Dedans, ce jour-là, peu de monde, peu de bruit et un chauffeur tout aussi silencieux concernant cette fameuse histoire.

Dans la rue, les habitants du quartier se disent surpris. « C’est surréaliste, je prends ce bus plusieurs fois dans la semaine, à des heures différentes, je n’ai jamais eu de soucis alors que je suis souvent en jupe » raconte une passante. A l’arrêt en question, deux enfants de 10-12 ans nous entendent discuter : « quoi ? mais comment cette histoire est possible madame ? » demandent-ils. C’est justement ce que nous avons cherché à comprendre.

Deux versions qui s’opposent

D’abord, les faits. Nous sommes mardi 30 avril, il est 23h05 à la station Botzaris. Deux jeunes femmes attendent le bus et comme beaucoup, elles attendent en fumant une cigarette. Le bus 60 arrive. Il s’arrête mais les portes ne s’ouvrent pas. Les jeunes femmes ne montent donc pas. Ça, c’est ce qui est certain. Pour le reste, les versions s’opposent.

« Nous sommes sur des faits supposés. Vous l’aurez bien compris, dans cette histoire il y a beaucoup de choses au conditionnel » affirme la RATP.

Il y a d’abord la version de la jeune femme en jupe, Elise Bencheikh. Elle affirme avoir rattrapé le bus quelques mètres après la station Botzaris, au niveau d’un feu et avoir frappé à la porte. Le conducteur aurait alors dit « tu jetteras ta clope et tu n’as qu’à te rhabiller » avant de repartir. C’est ce qu’elle entend aujourd’hui dénoncer. Elise Bencheikh souhaite que « la vérité soit dite ».

L’affaire a été médiatisée dès le mercredi 1er mai. Sur Facebook d’abord, par le père d’Elise Bencheikh, une des deux jeunes femmes en question, l’autre est restée anonyme jusqu’ici. Kamel Bencheikh commence son post Facebook en revendiquant son islamophobie et raconte une version qui diffère légèrement de celle que sa fille livrera quelques jours plus tard (il précise que sa fille a tambouriné à la porte du bus à l’arrêt Botzaris, ce que cette dernière n’a pas indiqué dans ce témoignage). Il apporte par ailleurs quelques commentaires personnels, par exemple, en lettres majuscules : « il faut arrêter de laisser la gestion de nos vies aux islamistes qui nous les pourrissent » et fait état de sa détestation de l’islam, « religion qui n’accepte pas qu’on la mette en accusation ». Il donne enfin le signalement du chauffeur « un barbu de type maghrébin ».

Le post sera supprimé par Facebook dans les jours qui suivent. Kamel Bencheikh dit avoir reçu plus d’une centaine de messages d’insultes et menaces de mort suite à cette publication.

C’est une jeune fille qui n’est militante de rien du tout

A ce jour, Elise Bencheikh maintient que l’accès au bus lui a été refusé en raison de sa tenue mais ne souhaite pas « saisir une juridiction pénale » selon Me Malka, son avocat, « elle entend retrouver une vie normale. Elle maintient ce qu’elle a dit mais elle met aussi de la distance par rapport à son père, c’est une jeune fille qui n’est militante de rien du tout. » Me Malka s’étonne par ailleurs de ne pas avoir entendu le chauffeur de bus s’exprimer.

Ce dernier souhaite garder l’anonymat et ne veut pas prendre la parole pour l’instant. D’abord en congés, le chauffeur est aujourd’hui en arrêt maladie. Son avocat Me Bolaky évoque son état psychologique suite à cette histoire et au déferlement médiatique qu’elle a engendré.

Et sa version diffère donc de celle d’Elise Bencheikh. « Mon client indique que ce soir-là, aux alentours de 23h05, il a marqué l’arrêt à la station Botzaris. Deux jeunes femmes étaient à l’arrêt, en train de fumer une cigarette. Il reconnaît ne pas avoir ouvert les portes. Cette station est partagée par deux bus, si ces jeunes filles n’ont pas manifesté leur volonté de monter dans celui-ci, il n’était pas censé le deviner. Par ailleurs, il ne souhaitait pas faire entrer de la fumée de cigarette dans le bus. Il redémarre et 30 mètres plus loin, au feu rouge, l’une des deux jeunes femmes se manifeste pour finalement monter. Seulement, le bus n’est plus à la station. Il a considéré qu’à ce moment-là, les conditions de sécurité n’étaient pas réunies pour laisser monter quelqu’un. Il était à un feu. Le feu pouvait passer au vert à tout moment, il pouvait perturber la circulation. »

Me Bolaky indique également : « avant de travailler à la RATP, mon client a travaillé dans le tourisme pendant 10 ans, de 2005 à 2015. Il était chauffeur d’autocars. Il desservait des stations balnéaires donc bon, des jupes et des décolletés il en a vu. »

Des réactions en chaîne

Hani Labidi travaille depuis 15 ans à la RATP, il est membre du syndicat « RS RATP » qui a lancé une pétition de soutien au chauffeur. Elle a recueilli près de 10 000 signatures. Il est également celui qui a assisté le chauffeur au déclenchement de l’affaire.

« C’est un chauffeur discret, qui ne fait pas de vague professionnellement mais qui aime bien rigoler, ne pas se prendre la tête, c’est quelqu’un qui n’aime pas le conflit. Aujourd’hui, il veut passer à autre chose, il a peur que cette histoire impacte son dossier, il avait envie de passer sur le métro depuis longtemps. Il y est presque, et pour ça, il faut 5 ans d’ancienneté et il n’en est qu’à 4. »

Ne pas ouvrir les portes ou ne pas prendre quelqu’un entre deux arrêts, ça arrive tous les jours

Le syndicaliste ne comprend pas la décision de la RATP qui a rapidement décidé de retirer le chauffeur de la conduite en évoquant une faute de service, « ne pas ouvrir les portes ou ne pas prendre quelqu’un en dehors des arrêts, cela n’entraine pas un retrait de la conduite normalement, ça arrive tous les jours. Le chauffeur n’a fait aucun commentaire sur la tenue vestimentaire de la jeune femme. La suspension, c’est pour faire taire la fachosphère, tout ça est complètement incohérent. Il faut aussi savoir que selon l’instruction professionnelle, le chauffeur bénéficie d’une présomption de justesse dans les décisions qu’il prend à bord, s’il ne les a pas prises entre deux arrêts, il y a aussi les questions de sécurité ».

 Hani Labidi fait ici référence à l’instruction professionnelle du machiniste-receveur qui, en son article 6 dispose : « Pour autant en tant que seuls maîtres à bord de leur bus, lorsqu’ils prennent une initiative imposée par les circonstances, les Machinistes Receveurs bénéficient d’une présomption de justesse. »

Le syndicaliste décrit une mauvaise ambiance au dépôt depuis, « les gens sont dégoûtés, on est beaucoup à être d’origine maghrébine parmi les chauffeurs et à être musulmans, réels ou supposés. On s’est tous dit que ça aurait pu nous arriver à nous, on est tout simplement victimes d’islamophobie. Ce qui a été vendeur ici, c’est la confession réelle ou supposée de l’agent, des femmes qui portent des jupes, on en a transporté des milliers et on s’en fout ».

Il y a des mecs qui ont des grandes barbes tu crois que c’est des salafistes et en fait c’est des bretons

 Même son de cloche du côté d’Adam*, la quarantaine, chauffeur non syndiqué d’un autre dépôt aux portes de Paris : « si on fait ce métier c’est parce qu’on aime un minimum les relations avec les gens parce que sinon, on conduirait des poids lourds. » Il revient sur le fait que la barbe portée par le chauffeur ait été pointée : « dans mon dépôt la barbe est à la mode, il y a des mecs qui ont des grandes barbes tu crois que c’est des salafistes et en fait c’est des bretons. Tous les matins je disais salam à un collègue jusqu’au jour où il m’a dit qu’il était portugais-brésilien ».

Les deux chauffeurs ont pu regretter un manque de soutien de la part de la RATP. Il a fallu attendre le 10 mai pour qu’ils reçoivent un message de la direction générale évoquant « la multiplication de commentaires injurieux sur les réseaux sociaux envers le personnel du département bus […] la direction générale de la RATP tient à renouveler sa confiance à l’ensemble des collaborateurs et en particulier à ses machinistes, qui sont parfois confrontés à un quotidien d’exploitation difficile ».

Hani Labidi pointe également l’inscription d’un tag « mort aux arabes » sur le banc de l’arrêt de bus 26 à Nation et c’est, selon lui, en lien avec l’histoire du bus 60. Quoi qu’il en soit, il s’indigne que cela n’ait suscité aucun émoi particulier.

Des conséquences immédiates

Me Bolaky s’étonne et s’inquiète du nombre de réactions, y compris ministérielles, sur la seule foi d’une publication d’un auteur revendiquant son islamophobie. C’est aussi par crainte de cet emballement que son client a déposé une plainte pour « dénonciation calomnieuse » entre autres. « Nous prenons en compte l’emballement médiatique suscité par cette histoire. Il a fallu agir dans l’urgence sinon cette machine politique et médiatique aurait pu broyer mon client. Si des politiques prennent autant position, ça peut être dangereux pour mon client, qui aurait pu être licencié finalement, avant même qu’une quelconque décision, sanction soit prise par la RATP ».

En effet, dès la publication du texte de Kamel Bencheikh, les réactions n’ont pas manqué, ministres et hommes et femmes politiques se sont exprimés alors qu’aujourd’hui encore, l’enquête autant disciplinaire que judiciaire est en cours et que deux versions s’opposent.

Une histoire qui a suscité un déferlement de haine sur les réseaux sociaux dans un sens comme dans l’autre et témoigne encore une fois des crispations profondes qui traversent la France quand il s’agit d’islam. Sur la toile, on peut également lire les témoignages de personnes qui s’étonnent par exemple, que l’histoire des deux femmes refusées d’une brocante quelques jours plus tôt en raison de leur voile n’ait suscité aucune réaction officielle malgré l’illégalité de la situation.

Si sur cette histoire planent encore quelques incertitudes, les réactions autour disent en revanche beaucoup sur notre pays et nos névroses.

Latifa Oulkhouir et Sarah Ichou

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