La boue, le froid, l’humidité minent le camp étalé sur près de 15 hectares. La nuit, les températures avoisinent les 5 degrés. L’écrasante majorité des réfugiés vivent sous de simples tentes. Ils sont entre 100 et 150 à s’échouer chaque jour dans la « New Jungle ». Un bidonville dans lequel ils survivent au jour le jour. Préciser que les conditions de vie sont précaires serait un euphémisme. « C’est encore pire que dans les anciennes jungles », précise Christian Salomé, président de l’association L’Auberge des Migrants.

Parmi ces réfugiés en errance, beaucoup de familles avec des enfants. Surtout des Syriens et des Irakiens. Les migrants se regroupent généralement par nationalité. Cela n’empêche pas les migrants de discuter ou encore s’entraider. Comme ce groupe de jeunes hommes rassemblé près de la tente de Médecins du Monde. Ça rigole, ça papote autour d’un thé. Ils viennent tous d’un pays différent, mais une même langue les rassemble : l’arabe. Et la conviction d’être dans le même bateau. « Après tout, on est tous dans la galère », lance Djameel, ancien étudiant en médecine avant de fuir la Syrie.

Église, restaurants et… hôtels

Dans les allées boueuses et sinueuses, un semblant d’organisation prend le pas sur le chaos. Des coups de marteaux ici et là pour construire des cabanons ou encore solidifier les abris de fortune. Un peu plus loin, un groupe de Soudanais tentent d’accrocher une bâche à leur chapiteau abîmé par les vents violents de la veille et, en prévision du mauvais temps de la nuit qui risque d’être très agitée. Climat nordiste oblige. En face, une église a vu le jour grâce aux dons de particuliers, anglais notamment.
IMG_0215Il y a aussi des commerces, des sortes de supérettes gérées par des migrants où s’entassent des aliments et des objets de premier nécessité. Il faut dire que le centre-ville n’est pas à côté, la « Jungle » est située à environ une heure à pied du centre-ville. Alors certains font le plein de courses qu’ils revendent ensuite sur le camp. Des mosquées, des épiceries, des salons de coiffure, des écoles ont fait leur apparition dans ce camp qui jouxte le centre d’accueil de jour Jules Ferry où des repas gratuits sont distribués chaque jour aux réfugiés. Il y a également cette « rue des restaurants », souvent tenus par des Afghans.

Au menu chez Rashad, « le meilleur butter chicken du camp ! », assure-t-il. Plus étonnant encore à quelques mètres des restaurants, un  « hôtel » fait de bric et de broc où la nuit coûte 2 dollars. La « Jungle » ressemble plus à un village organisé qu’à un camp de toile. Certains exilés mettent même des fleurs devant leur abris. « Ça reste une cabane de bois et de bâche mais on en fait un chez soi », explique Philippe Wannesson, militant associatif et auteur du blog Passeurs d’hospitalités.

1000 demandes d’asile entre janvier et juillet contre 900 l’année dernière

La « Jungle » est située sur une ancienne décharge. Une bonne partie du site est sous le niveau de la mer. En quelques semaines, sa population est passée de 3000 fin août à plus de 6000 courant octobre. Ce nombre hallucinant est d’abord le fruit de toutes les expulsions menées par les forces de l’ordre ces derniers mois. Rien qu’en avril de cette année, sept camps et deux squats où vivaient 1200 exilés ont été évacués.

Autre facteur : la politique sécuritaire mise en place depuis quelques mois à Calais, la seule réponse apportée par les autorités qui serrent les verrous depuis un an. La construction de barricades de barbelés et des renforts policiers ont douché les derniers espoirs des migrants. Les grands gagnants restent les passeurs qui font exploser leurs prix, déjà exorbitants. C’est le serpent qui se mord la queue : les autorités disent vouloir lutter contre les trafics en renforçant la sécurité, ce qui profite encore plus à ces mêmes trafiquants. Conséquence : toujours plus de migrants bloqués aux abords du port. Des migrants qui prennent de plus en plus de risques pour passer en Angleterre. Le voyage auparavant dangereux est devenu mortel pour beaucoup d’entre eux. Libération a comptabilisé les décès de l’année 2015. Une histoire accompagne chaque mort. A défaut d’avoir un visage, on a parfois un nom et des bribes de leur vie.

De nombreux migrants renonceraient désormais à leur rêve anglais. Ils sont ainsi plus d’un millier à avoir faire une demande d’asile auprès des pouvoirs publics calaisiens de janvier à juillet contre moins de 900 l’année dernière selon le Ministère de l’Intérieur.

Leïla KHOUIEL

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