Je m’appelle Dilgo Marvick et ce qui me définit le mieux, c’est ma hantise de voir les hommes s’approcher de Clémentine comme l’autre fois chez IKEA, quand le vendeur que j’imaginais d’origine suédoise était près du lit avec elle. Bien sûr, si je me raisonne, je sais qu’ils n’avaient tous deux en tête que les propriétés de la chambre à coucher en démonstration pour laquelle nous étions là. Malgré tout je n’ai pas pu m’empêcher de penser que Clémentine, qui ne m’avait pas adressé la parole depuis notre réveil, alors que nous étions déjà dix heures du matin, aurait préféré avoir dans son lit ce vendeur à l’allure suédoise qui me plaisait beaucoup, qui était un genre de type que j’étais persuadé d’avoir déjà vu dans une production pornographique scandinave et qui me paraissait avoir de bien meilleures proportions pour le corps de Clémentine, un physique mieux adapté.

Et puis, être vendeur chez IKEA c’était déjà quelque chose, une situation stable, que ma hantise comparaît aussitôt à la mienne, instable, puisque je vivais difficilement d’un salaire de gardien dans une galerie commerciale et que mes ambitions d’écrire au Bondy Blog ne débouchaient que sur la frustration de voir Alexis, Idrissa ou Tchang réussir beaucoup mieux que moi.

Il faut dire que depuis un certain temps j’irritais beaucoup Clémentine, et ce dédain qu’elle me faisait sentir ne s’arrangeait pas avec l’immensité du magasin où je me trouvais pour acheter une chambre à coucher à Félicité, la petite fille dont j’étais persuadé qu’elle est en réalité la fille d’un brillant professeur de littérature à Berlin. C’est-à-dire pas ma fille en réalité. Ma fille seulement déclarée, présumée aux yeux de l’administration française mais pas la mienne dans le cœur sexuel de Clémentine.

IKEA est trop grand pour moi, trop beau, trop puissant, je me sens vraiment perdu, je ne suis plus qu’une fourmi. La froideur de Clémentine n’a qu’une seule signification, elle a besoin de s’épanouir et je l’étouffe. Je suis le croque-mort de son avenir. Sans le savoir, elle est déjà ouverte sur un autre destin, un vrai père pour notre enfant. La hantise que la vie s’approche de Clémentine, c’est ce qui me définit le mieux.

  Début d’un roman publié sur le Bondy Blog  et consacré à l’oeuvre de René Girard

Dilgo

Articles liés

  • Des jeunes surendettés à cause des amendes du couvre-feu dans les quartiers

    Des familles entières se retrouvent endettées à cause de salves de contraventions liées aux mesures sanitaires. Des associations dénoncent un « phénomène d’ampleur grandissante » et « une application disproportionnée et discriminatoire des mesures ». Une enquête en partenariat avec Mediapart.

    Par Anissa Rami
    Le 26/07/2021
  • La cantine des femmes battantes : solidarité féminine, ambition et cuisine

    #BestOfBB Lancée en fin 2019, l’association dionysienne La cantine des femmes battantes vise l’émancipation des femmes précaires grâce à la cuisine. Tous les weekends, Aminata, Mariame, Maïté et Fatou se réunissent pour cuisiner, vendre et livrer une cinquantaine de plats à Paris et en Seine Saint Denis. Issues de parcours compliqués, ces cuisinières ont décidé de monter l’association dont elles avaient besoin, afin d’aider, par la suite, les femmes qui leur ressemblent. Reportage.

    Par Sylsphée Bertili
    Le 26/07/2021
  • Le blues des petites mains du monde de la nuit

    Après 16 mois de fermeture administrative, les discothèques ont rouvert leurs portes le 9 juillet dernier. Mais alors que l’épidémie repart, l'étau se ressert déjà pour bon nombre de professionnels partagés entre la colère des derniers mois sans activité, et le doute concernant le futur. Nous avons rencontré quelques petites mains du milieu, qui racontent la précarité des derniers mois.

    Par Lucas Dru
    Le 22/07/2021