Fini le temps des sms et mms. Aux oubliettes, les emails enflammés. Ringardes, les discussions sur msn. Quant au téléphone, portable ou fixe, la facture monte vite lorsqu’un océan vous sépare de l’être aimé. Voici la technologie VoIP (Voice over Internet Protocol). Une révolution. Skype, l’un des opérateurs les plus utilisés, connecte plus de 10 millions d’amoureux chaque jour. Yann et Karima nous racontent leur histoire skypienne.

Ils ne se sont pas rencontrés sur Internet mais à l’université, puis se sont un peu perdus de vue. En dix ans, ils se sont envoyé une douzaine d’e-mails, parlé quelques heures sur leurs portables, vus deux fois dans des cafés parisiens. Ils se sont retrouvés sur la toile : Facebook pour la prise de contact puis msn et hotmail pour des conversations en direct. Finalement, Skype s’impose naturellement. Une histoire atypique où les octets et les bits prennent un caractère sacré.

Yann commence : « Quand je parle de cette relation, je pense aux robots qu’on essaye d’inventer, qui tentent d’imiter la posture, la démarche et pourquoi pas les sentiments humains. Dans notre histoire, les octets – les zéros et les uns qui constituent la toile de fond numérique d’Internet – ont généré des soupirs des sentiments. Je trouve ça incroyable encore aujourd’hui ! »

Téléchargé gratuitement en quelques clics, le logiciel est un outil de communication audio, vidéo et écrite. Les informations transitant par Internet, les appels, gratuits, ne nécessitent qu’une simple connexion. Yann explique : « La communication par Skype a progressivement pris de l’importance dans nos deux vies. Au début, on ne se parlait que quelques minutes. Un soir tard, nos visages se sont rencontrés. C’était un moment un peu magique qui m’a ébranlé. Nos regards se croisaient pour la première fois après des années. L’écran avait alors totalement disparu, nous étions réunis de façon forte. Très difficile à expliquer et peut être même un peu ridicule si on n’a jamais expérimenté ce genre de relation. »

Karima raconte avec émotion leur première nuit ensemble : « J’avais enfin ouvert une ligne Internet chez moi, au lieu de piquer la wifi du voisin. Du coup, la qualité de la conversation était parfaite et fluide. On avait du mal à raccrocher. Il était plus de minuit et d’un commun accord on a décidé de ne pas arrêter la communication. J’ai gardé mon casque toute la nuit. Je l’ai vu endormi le matin au réveil avant d’aller travailler. On a vraiment une sensation de proximité un peu dérangeante, car en réalité on est à des centaines de kilomètres l’un de l’autre. »

Les deux amoureux semblent donc vivre une relation normale, puisqu’ils cuisinent, mangent, dorment ensemble presque tous les soirs. « Skype prend beaucoup de place au sein de notre couple, selon Karima. Avec Yann, on passe énormément de temps devant notre PC. Dernièrement, on a même téléchargé un logiciel pour jouer au scrabble à distance. Parfois, nous cuisinons ensemble, chacun de son coté. Chacun apporte son ordinateur dans la cuisine et met sa caméra. Après, on se met en table, l’un en face de l’autre. »

Skype aurait-il remplacé les dîners aux chandelles et autres activités romantiques ? L’amour par Internet serait-il un substitut pour jeunes professionnels ambitieux ou amoureux transis incapables de partager le même appartement ? Le couple répond par la négative. « Pour moi, confie Karima, Skype est un outil qui pallie la difficulté de se voir souvent. Nous avons choisi de nous concentrer sur nos vies professionnelles respectives et attendons de mieux nous connaître avant d’aller plus loin, comme vivre dans la même ville. La distance est virtuellement réduite (elle avoue poser son ordinateur portable dans son lit à seulement quelques centimètres de son visage avant de s’endormir avec lui). L’effet est à la fois agréable et frustrant. Finalement, la seule chose qui nous manque, c’est le contact physique et le plaisir de se promener ensemble. Du coup ; on ne fait que ça quand on se voit : on se prend par la main et on marche des kilomètres. »

Yann poursuit : « Passer de longs mois à se parler via Skype et parfois pendant de longues heures, quatre ou cinq, découvrir les pensées, les préoccupations, les grands bonheurs, les petits tracas m’a permis de rencontrer une personne de façon inédite. »

Une vie à deux dans la vraie vie est-elle possible lorsque la relation avec l’être cher reste cantonnée à sa chambre ou à son bureau ? N’est-ce pas là la poursuite d’une vie fantasmée où Internet souffle un écran de fumée numérique sur les tracas du quotidien ? Yann évoque leur première rencontre après des mois de conversations numériques: « Une fois la connexion numérique terminée, la rencontre digitale, la vraie, s’est produite avec une très légère angoisse, puis un étonnement dès que nos regards se sont croisés. Je me disais : ‘C’est donc toi, là, devant moi, en chair et en os ? Incroyable, elle marche, respire et pète de temps en temps. Incroyable !’ J’adore. »

Karima complète : « Attention, on ne vit pas par procuration une fausse relation à distance. On ne fantasme pas l’autre. Se voir par la petite fenêtre skypienne ne nous affranchit pas du quotidien. La pause pipi ou les ronflements de l’autre font aussi partie de nos très longs moments d’intimité. Et puis on se voit régulièrement pour de vrai. Disons que notre relation a plusieurs dimensions. »

Voient-ils une ombre se dessiner sur la toile ? Karima : « Oui, une seule. C’est la dépendance que je développe à Internet et l’attention presque maternelle que je voue à mon ordinateur. Des logiciels de communication sur Internet, il en existe beaucoup, mais sans Internet et sans PC, je peux oublier les nuits passées dans les bras de mon amoureux. »

Bouchra Zeroual

Bouchra Zeroual

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