SAMEDI. Les mendiants doivent suivre les cours de la Bourse. Ils ont bien intégré la notion d’inflation. Le pécule qu’ils réclament est dorénavant indexé sur le coût de la vie. La mendicité ce n’est plus ce que c’était. Comme tout jeune adulte j’ai été biberonnée au club Dorothée. A tel point que ma mère lui doit d’innombrables heures de baby-sitting. Et dans le club Dorothée il y’avait Princesse Sarah. Le dessin animé du déclassement social.La pauvre petite fille riche déchue et condamnée à jouer les souillons dans le pensionnat à one million livres sterling par mois. Le tout dans l’Angleterre de Charles Dickens.

Princesse Sarah, toutefois, tellement généreuse, ou bonne poire, c’est selon, qu’elle donne à une jeune mendiante le pain qu’elle vient d’acquérir péniblement grâce à quelques pennys providentiels dénichés sur le trottoir. « Aladin » dans la version Disney (pour me la jouer intello j’aurais pu citer les « Mille et une nuits » mais évitons les impostures) fait de même. Il offre à une jeune affamée le pain qu’il a volé juste avant. Si on était tâtillons, l’enfant en question aurait pu être jugée pour recel et aller rejoindre Jean Valjean au bagne. Tout ça pour dire qu’aujourd’hui, je rejoins deux amies à la terrasse d’un café. Prendre un verre en terrasse à Paris équivaut à une saignée à blanc. On a donc compté nos piécettes avant de refaire le monde sous le soleil et dans l’air pollué parisiens. Nous avons été interrompues par un papy qui avait l’air tout gentil. 

Il nous demande donc un euro pour prendre un café. Mais nous sommes des satanées intellectuelles précaires et n’étant pas alchimistes, nous n’avons jamais réussi à convertir nos jolis diplômes en espèces sonnantes et trébuchantes. En d’autres termes, nous sommes fauchées comme les blés. Nous agissons comme 98% des gens et lui refusons une obole. Mon amie Martha, grande humaniste devant l’Eternel, Don Quichotte de la lutte contre les injustices de ce bas-monde, est prise de remords et le rappelle.

Elle s’est souvenue que nous avons des victuailles rescapées du pique-nique du midi. Nous les lui proposons. Des carottes râpées. Impossible pour lui de les manger nous dit-il en dévoilant ses dents manquantes. Le hoummous, à base de purée pois chiche ne lui fait pas envie car il ne connaît pas ce met délicieux. Le fromage non plus ne suscite pas son intérêt. Un poil dédaigneux, il nous explique préférer les tickets restaurants ou les espèces. Et la carte bleue aussi tant qu’on y est ? A ce rythme-là, bientôt certains fourniront leurs relevés d’identité bancaire pour faciliter les virements. Notre papy s’éloigne donc sans demander son reste. En fait, il n’avait pas réellement faim car il tenait à la main un sac rempli de provisions diverses. Des aliments qu’il aime vraiment.

DIMANCHE. Je parlais dans ces colonnes de l’arnaque des films pseudos intellos et des cinéastes escrocs qui ne vivent qu’aux dépens des flagorneurs. Il y a un domaine où j’ai du nez, celui des récompenses et des cérémonies. J’arrive à deviner le nom des gagnants. En 2004, j’avais même misé sur la Grèce qui gagnerait l’Euro. Si si, je vous jure. Maintenant que les paris en ligne vont être légalisés grâce à une loi qui est passée totalement inaperçue (je l’ai appris grâce à un excellent documentaire diffusé sur Public Sénat), je vais peut-être me laisser tenter et hypothéquer tout ce que j’ai.Comme ça, je serais riche et je pourrai donner plein d’argent à tous les mendiants de la terre. Je décide de regarder la cérémonie du Festival de Cannes. C’est aussi ennuyeux que les César mais ça a le mérite de durer moins de 6h32.

C’est comme pour retirer un pansement, c’est moins douloureux si on y va d’un coup sec et rapide. Pas que je sois maso mais je voulais juste m’assurer que « Copie conforme » d’Abbas Kiarostami, le film qui réveille les envies de suicide tapies dans les tréfonds de votre âme, obtienne une belle récompense. Avant cela, les discours les plus convenus se succèdent. Ceux qui remettent les prix déroulent un discours empreint de profondeur et de blablas surtout. Je parie que les acteurs ne comprennent même pas ces divagations sur la définition du cinéma.

Ces discours sont soit écrits par des mecs bourrés à 5 heures du matin qui se prennent pour Jean-Luc Godard (probabilité très probable) ou des stagiaires exploités (pléonasme) se rêvant cinéastes. Quoi qu’il en soit, si ça permet à certains acteurs de se sentir intelligents une fois l’an, pourquoi pas. Cannes c’est le Téléthon des acteurs. La palme d’or dans le genre revient à Juliette Binoche avec son discours de fayote à Abbas Kiarostami : «Ta caméra m’a révélé à mon féminin. » Moi, sa caméra, elle m’a surtout révélé ma somnolence.

Sinon, la vraie Palme d’or a été attribuée à « Long Boonmee Raluek Chat » d’Apichatpong Weerasethakul. Précision, Apichatpong qui ne souhaite pas que chaque pnononciation de son nom ressemble à un exercice de diction ou d’orthophoniste se fait appeler aussi Joe. Et je crois qu’il n’a aucun lien de parenté avec le volcan Eyjafjallajökull. J’ai bien l’impression que pour avoir la classe cette année, il faut rajouter un « Kull » à son nom de famille. Et avoir un prénom américain. Si je veux obtenir mon prix Albert Londres je dois désormais m’appeler Faïza Zeroualakull. On me signale que pour coller à la tendance il faut changer de prénom, Faïza, cest trop compliqué.  Après GI Joe il y a eu GI Jane. Alors dorénavant je m’appelle Jane. Jane Zeroualakul.

LUNDI. Lu dans Le Monde de ce jour : « L’avocat d’une étudiante nommée Zoé Renault a menacé de poursuivre en justice le constructeur automobile Renault pour avoir baptisé sa future voiture électrique  » Zoé « . » D’une, les gens n’ont quand même pas grand-chose à faire de leur vie. La voiture est en vague projet et voilà que la demoiselle homonyme s’effarouche. J’en conviens, ça doit être bizarre de s’appeler comme une voiture. Et d’entendre : « Oh j’ai essayé la Zoé Renault et elle est terrible » ou « La Zoé de Renault c’est un vieux carrosse. » C’est sûr qu’on a connu plus sympathiques comme qualificatifs mais c’est la rançon de la gloire.

J’ignore si cette Zoé a une chance quelconque de jouer à l’alchimiste et de transformer cette légère déconvenue patronymique en or. Là où je suis rassurée, c’est que grâce à mon nom et mon prénom à coucher dehors je n’aurai jamais ce problème. De toute façon, Zoé Renault, elle n’a qu’à s’en prendre qu’à elle-même. Qu’elle agisse comme les gens branchés et modifie un peu son nom et prénom. S’appeler Jane Renaultkull, ça c’est la classe internationale. Elle aura tout d’une grande Zoé.

MARDI. Dans la vie en règle générale, je suis une adepte du Pierre Richard style. Je renverse toujours mon café par exemple. Et j’ai la poisse. Aujourd’hui, cela s’est vérifié avec les averses. Sincèrement, quelles sont les probabilités pour que dès que je mette le pied dehors il pleuve sans discontinuer ? C’est pénible car le look petit mouton frisé n’a plus aucun charme depuis que j’ai dépassé le cap des cinq ans. Je pourrais me la jouer poète maudite et dépressive et citer ces vers magnifiques « il pleure dans mon coeur comme il pleut sur la ville ». Mais n’est pas Verlaine qui veut.

En allant à Bondy pour la réunion, je me dis que pour une fois, je ne joue pas de malchance, le ciel est menaçant. Bonheur de courte durée, car quelques gouttes s’échappent des nuages bas et lourds. Après la réunion comme par hasard, c’est la fête de la pluie. Sans retenue, le ciel crache des trombes d’eau. Nous voilà pris en otages par la pluie. Pendant près d’un quart d’heure nous attendons abrités sous le porche de pouvoir nous engager dans la rue. Sans compter que certains ont eu l’excellente idée de venir en scooter… Je ne l’ai raconté à personne, mais moi, pendant qu’on discutait, cette mésaventure m’a rappelé une pub. Je m’imaginais avec mes collègues dans les années 80, dans la pub Tahiti Douche. On y voyait des gens s’ébrouer gaiement sous la pluie tropicale.

Comme ils étaient écolos avant l’heure, ils dégainaient tous leur gel douche Tahiti et s’en tartinaient généreusement. Et ça moussait beaucoup. C’était même limite pornographique, les filles exhibaient leurs poitrines. Pour le plus grand bonheur des ados de l’époque. Moi, dans ma projection de l’esprit, je ne suis pas allée jusque-là. Le CSA veille. En tout cas, cette réclame n’est pas très réaliste. Comme si les gens se trimballaient avec leur gel douche. Quoique, en y songeant bien, je me dis que si quelqu’un daignait lancer cette mode dans le métro aux heures de pointe, ce ne serait pas du luxe, l’été et son cortège d’odeurs corporelles nauséabondes approchant à grands pas. La sueur, ce n’est sexy que sur les beaux joueurs de tennis.
 
MERCREDI.
Le monde fourmille de conspirations cruelles. Roland Garros en est une. Si certains, comme une personne que je connais, ont tout le loisir de se pavaner au club VIP sans aucune honte, le commun des mortels vit le tournoi grâce à la télévision. Enfin quand il a le temps. Parce que ça tombe toujours en période d’examens, de partiels ou de concours.  Je n’ai quasiment jamais pu suivre la compétition sereinement. Ce qui expliquerait pourquoi je ne comprends toujours pas les règles du tennis.

Je sais juste que les kinésithérapeutes doivent réaliser tout leur chiffre d’affaires à cette période, vu le nombre de torticolis qui doivent survenir chez les drogués de la petite balle jaune. Je suis une imposture vivante. Après avoir supporté Pete Sampras, André Agassi (du temps où il avait la coupe de Bonnie Tyler et non pas celle de Kojak), Steffi Graff (du coup je voulais être allemande quand j’étais petite, mais après quelques lectures sur le IIIe Reich cette envie m’a passé, solidarité avec Anne Frank oblige).

Mais mon seul amour tennistique demeure à jamais Gustavo Kuerten. Le Brésilien aux bouclettes blondes  m’a offert mes plus belles émotions sportives. A cause de ma nullité en compréhension des règles du sport, un match de tennis n’est pour moi qu’un échange de balles avec des bruits à la limite de l’indécence auditive. Devant mon écran, les 15A et autres aces sont aussi limpides que le nom du cinéaste thailandais qui a remporté la Palme d’Or. J’ai tout de même songé à embrasser la carrière de kiné de Gustavo ou même celle de ramasseuse de balles. Troisième voie, joue-la comme Zahia. Non, ça n’aurait pas fonctionné, je ne suis pas sûre que mes balles rebondissent autant que les siennes…
 
Je suis donc sortie de mon deuil kuertenien et j’ai regardé un morceau du match de Gaël Monfils. Le chauvinisme des commentateurs m’a un peu exaspéré. Dès qu’il touche la balle (rappelons tout de même que c’est son métier), les amis de Gérard Holtz, accompagnés de quelques gloires passées du tennis recyclées comme consultants (mieux que Pôle Emploi, France Télévisions), hurlent au génie. Après un long tunnel d’échanges, avec le sauvetage de plusieurs balles de match, pas de chance le match est reporté au lendemain, la nuit étant tombée. Y a pas à dire, pour le suspense, les Français, ils sont trop forts. Mieux que Spielberg.

Si le match avait été  scénarisé par Steven, il aurait au moins doté Gaël Monfils de la vision infrarouge pour poursuivre jusqu’au bout de la nuit. De toute façon, peu importe. Il va perdre. Les Français à Roland Garros portent le gène de la défaite. C’est comme pour l’Eurovision ou la Coupe du Monde, pas la peine de nourrir des illusions. Il y a des domaines où nous ne sommes pas doués. En ce moment, le monde du tennis est une république bananière gouvernée par Roger Federer. Comme Chuck Norris dans son domaine, il le plus fort, il faut s’y résigner.

JEUDI. Jadis, j’ai vaguement eu des velléités de devenir enseignante. Je me voyais déjà être prof de français et moi aussi faire de la surinterprétation d’oeuvres littéraires. Je suis persuadée que les profs de français décèlent dans un ouvrage des intentions que l’auteur n’avait même pas. Si l’héroïne a une jupe rouge ça ne veut pas dire qu’elle est féministe, qu’elle est en colère et que cela dénote d’une indépendance d’esprit, etc. Si ça se trouve, l’auteur aime juste le rouge. On a tous souffert sur des romans (« La Princesse de Clèves » pour Joe Sarkozykul, pour moi, « Tristan et Iseult »). Je voulais rendre à l’école républicaine ce qu’elle m’avait donné.

Jai donc donné des cours durant quelques mois pour un célèbre organisme de soutien scolaire. Celui qui croit au potentiel de chaque enfant. Ça sent un peu l’arnaque. Ils auraient été capables de juger que « Tony Montana est doué en chimie, poussons-le dans cette voie » ou « Je pense en effet que le petit Marc Lévy a des compétences certaines en écriture »… Bon alors, le vilain organisme aurait écrit des choses pas jolies jolies sur les clients et les profs. Pour les élèves, je peux le comprendre. Les parents, traumatisés qu’ils sont, pensent que vous êtes Harry Potter et que vous allez transformer leur petit cancre en génie.

Dans mon cas, le gamin croyait que j’étais là pour faire ses devoirs à sa place. Et la règle de base, pour les enfants pris en faute, c’est de répondre, en toute circonstance : « Ça on l’a pas vu en cours. » Sans compter que les cahiers de leçon sont aussi vides que l’estomac d’un petit Somalien. Le mien, de cobaye, il cumulait toutes ces tares. Je me suis dit que si l’Education nationale ne voulait pas me voir faire un remake de « La journée de la jupe » avec la prof qui pète les plombs et prend en otage ses élèves, il valait mieux que j’opte pour une autre carrière.
 
VENDREDI. Le dieu des geeks a sorti sa nouvelle merveille technologique. L’Ipad a été présenté comme le Saint-Graal de la techonologie, les tables de la Lois version Apple. Et voilà que le Messie est enfin disponible à la vente pour la modique somme de 499 dollars soit 499 euros (comme au Téléachat, jamais de prix ronds). A noter que si l’Ipad, qui possède un convertisseur, convertit aussi bien le dollar en euros que Steve Jobs, va falloir repasser pour le bijou technologique. Moi, ça me fait un peu envie, mais finalement ce n’est qu’un écran tactile de la taille d’une feuille A4. Imaginez ma vie, comme elle serait belle grâce à toutes ces applications. Je pourrais par exemple faire revenir Gustavo Kuerten de sa retraite (il a de la chance, il a pu la prendre, lui). Dans un élan d’espoir, j’ai tout de même joué à un jeu sur Libé pour en gagner un. J’ai bien évidemment perdu. Tant pis, je vais écumer les terrasses de café, réclamer un euro à chaque consommateur et transformer toute cette recette en Ipad.

Faïza Zerouala

Faïza Zerouala

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