SAMEDI. C’est Noël pour moi. J’ai reçu un merveilleux cadeau qui me comble de joie. Plus de bonheur ce serait indécent. J’ai hérité d’un enfant. Je vous rassure, ce n’est pas un orphelin haïtien arrivé par valise diplomatique ou acheté sur Ebay. Non, c’est juste mon neveu. Je ne sais plus comment mais je suis, pour la 348e fois au bas mot, tombée dans un joli traquenard tendu par ma chère sœur qu’on ne présente plus. Elle part en vacances. Et pas n’importe où. A New York, ma ville préférée. J’ai donc dû réfréner mon puissant sentiment de jalousie et d’envie pour retrouver des pensées plus nobles envers mon enfant d’adoption pour la semaine. Me voilà donc en mode mère célibataire.

J’ai toujours rêvé de vivre ça. Avec le chômage et la grippe espagnole. Maman c’est une responsabilité. Mon contrat : le rendre vivant. Les enfants c’est pas trop ma tasse de Nesquick. Et puis, je suis paranoïaque depuis que j’ai vu un vieux téléfilm sur M6 qui mettait en scène un marchand de glace qui kidnappait les enfants pour les dépecer et revendre leurs organes. Ça m’embêterait qu’un marchand de glace déglingué se charge de mon neveu. J’ai vérifié dans le département où je suis délocalisée et où le taux de criminalité est si élevé, les Hauts-de-Seine : pas de marchand de glace. Du coup, je l’ai autorisé à aller à son entrainement de foot.

Trop sympa la tante. Bien entendu je lui ai envoyé une trentaine de SMS pour savoir quand est-ce qu’il rentrait exactement et s’il allait bien. Il a moins apprécié les coups de fil intempestifs pour vérifier qu’il avait bien reçu mes SMS. Après avoir préparé le dîner en bonne desperate housewife, la future gloire de l’Equipe de France, de Slovénie ou du Zimbabwe, on ne sait pas, m’annonce que son entraîneur emmène l’équipe à la pizzeria.

Après d’âpres négociations dignes du Conseil de sécurité de l’ONU, il a la permission de 21 heures. La contrepartie ? Que j’aille le chercher après le dîner. Visiblement dans le code d’honneur des djeunes, c’est la pire des infamies. Ça et écrire ses SMS en français grammaticalement correct. Dans un élan de bonté je cède. A 21 heures, il a réussi à franchir seul les 500 mètres qui le séparaient de la maison. Bilan de la journée : le gamin a plus de vie sociale que moi, et mère célibataire ça provoque un ulcère à force de s’inquiéter. Plus que six jours à tenir.

DIMANCHE. Depuis 2007, je suis fan d’une troupe de comiques. Le Nicolas Comedy club. Ils font des sketchs bidonnants et spirituels. Aujourd’hui la benjamine de cette bande de saltimbanques, Rama Yade, s’est fendue d’un sketch hilarant sur l’équipe de France de foot. Enfin sur leur hébergement pendant le mondial. Elle a déclarée de manière très spontanée : « J’attends que l’équipe de France nous éblouisse par ses résultats plutôt que par le clinquant des hôtels. » La compétente secrétaire d’État aux sports voudrait donc que les Bleus se serrent la ceinture et ne logent pas dans un hôtel cinq étoiles.

C’est un combat mal engagé. On sait depuis l’affaire Zahia que nos joueurs ont plutôt tendance à la desserrer, leur ceinture… En fait, si Raymond Domenech a choisi une résidence grand luxe c’est parce qu’il sait que la France ne va pas dépasser le premier tour. A défaut de rajouter une étoile sur leurs maillots après la compétition, les Bleus en auront au moins touché du doigt cinq.

Elle est un peu naïve, Rama Yade, j’ai eu beau scruter la liste des sponsors, je n’ai pas trouvé la moindre trace de tente Quéchua, ni des Enfants de Don Quichotte. CQFD. La doublure de Roselyne Bachelot est pleine de ressources, elle a même une idée pour remédier à cette situation. Elle voudrait qu’on détermine le luxe de l’hébergement au prorata des performances sportives de l’équipe. A l’heure actuelle, les joueurs auraient droit à un sac de couchage dans un bidonville sud-africain à partager à 23, Raymond Domenech inclus. En faisant des tours de garde d’un quart d’heure chacun, ça devrait être jouable.

LUNDI. Je me rends compte que la vie s’amuse pas mal avec nous. En bien ou en mal. Aujourd’hui j’apprends une mauvaise nouvelle qui me rend un peu ronchon. Je fais appel au maître Zen tapi en moi, mais il s’est fait la malle ou doit être plongé dans un coma végétatif. Le lâche. Peut-être que c’est la faute de la Chine, il doit être tibétain mon maître Zen intérieur. Du coup, j’ai les nerfs à vif, tout m’irrite. L’humanité par exemple. Dans le métro, je suis exaspérée car les gens existent. Et le manifestent en jouant des coudes dans la rame. Certes, je suis aussi énervée qu’un fan de « Rage against the machine » mais je ne suis pas d’humeur pour faire un pogo.

Heureusement la solidarité familiale et amicale se manifeste. Chacun y va de son coup de fil pour me consoler. Je me rends compte qu’ils feraient d’excellentes recrues pour SOS Amitié. En revanche, j’ai l’impression que tout le monde vérifie que je ne vais pas me suicider de dépit. Aucun risque, je déteste les urgences et n’ai absolument aucune envie d’aller y faire un tour.

MARDI. J’ai de mauvaises fréquentations. Je vous le jure, je ne fréquente aucun membre du gouvernement. J’ai passé la journée avec une amie, une vraie fille qui aime les fringues, les chaussures et le maquillage. Ma fashion victim préférée pour m’aider à me détendre, m’entraîne dans le temple de la beauté pour les filles. Même si certaines demoiselles se maquillent à la truelle, nous n’allons pas chez Castorama. Pire, mon amie m’a emmenée me faire faire une manucure expresse. Sur le principe je trouvais ça inutile. Je dois confesser que j’aime bien mes mains, un truc que Mère Nature n’a pas trop foiré.

Sans sommation, je me retrouve entre les mains d’une experte en vernis à ongles. Mais comme on est en 2010, ce n’est pas du vrai vernis à l’odeur tenace qui embaume la pièce, comme si le parfum d’intérieur s’appelait « White-spirit ». Ce sont des patchs qu’on applique sur l’ongle. Enfin, on, l’esthéticienne. C’est assez merveilleux. Ça y est, je suis tombée dans le trip « Oh je suis une fille et je suis tellement heureuse et belle. D’ailleurs je ne sais pas lire, à quoi bon ? Je suis merveilleuse et je trouverai un mari riche qui mourra d’une crise cardiaque et me léguera sa fortune ».

Soudainement, je me suis sentie carrément moins révoltée par le conflit à Gaza ou par la crise financière. Les drames seraient-ils solubles dans le vernis à ongles ? Quand la conversation avec l’esthéticienne a dérivé sur le film « Sex and the city 2 » et la beauté relative de l’actrice principale, ses tenues et chaussures griffées, je me suis dit qu’on avait touché le fond. Quand je me suis surprise à décréter intérieurement qu’on mangerait dorénavant dans des assiettes en carton pour éviter la corvée de vaisselle qui pourrait abîmer mes nouveaux ongles, j’ai eu peur. J’ai vite été rappelée à la réalité par un coup de fil de l’infirmière du collège de mon neveu.

MERCREDI. C’est officiel, j’ai raté ma mission de préservation de mon neveu. Je vais le rendre à sa mère en kit. Et mon cadeau from NYC s’éloigne dangereusement… Pour le coup, je ne suis pas responsable. Hier, le jeune turbulent « a fait le zouave à la cantine » dixit l’infirmière du collège. Et s’est blessé à la tête. Il a la tête dure mais quand même. Déjà, l’appel de l’infirmière a failli me causer une crise cardiaque. Heureusement qu’elle a précisé : « Il n’y a rien de grave, juste une blessure à la tête. » Elle a une drôle de conception du « rien de grave ». A force de regarder les séries médicales, j’ai l’impression d’avoir moi-même un doctorat en médecine. Et d’après mon université de médecine télévisée, une blessure à la tête ce n’est pas anodin. Pour éviter le courroux sororal je le surveille comme le lait sur le feu.

Ce soir, il se plaint de maux de tête. Un peu inquiète, je décide de l’emmener avec un ami généreux et véhiculé aux urgences, à Neuilly-sur-Seine. Même leurs urgences sont classes. Pas l’ombre d’un clochard aviné à l’horizon ou d’un homme au visage ensanglanté, encadré par deux policiers, menottes aux mains. Et même qu’on ne patiente qu’une trentaine de minutes.

Après que les infirmières ont donné au jeune patient un cachet immonde, le médecin nous reçoit. En attendant, pour se détendre, on fait quelques bêtises comme voler des gants ou se prendre en photo stéthoscope autour du cou ou sur le brancard. Le médecin n’a jamais dû voir des gens morts de rire dans une salle de consultation. Ils nous a pris pour les parents, parents indignes cela va sans dire.

Le médecin en question s’appelle Charles-Philippe je ne sais pas quoi. Nous sommes en terre neuilléenne, rien d’étonnant. Jusqu’à ce qu’il ouvre la bouche. Le Charles-Phillippe est plutôt expert en roulage de « r » comme Doc Gynéco en roulage de joints… Il semble avoir été plutôt nourri au couscous qu’au caviar. Nous voilà en terrain connu, le médecin est un blédard à la tête de celui qui vient juste de descendre du bateau. Ce qui m’inquiète un peu. Même si mes cours d’histoire médiévale m’ont appris que les Arabes ont contribué à l’essor de la médecine, j’ai un peu de mal à le croire.

Quand j’avais huit ans en Algérie pendant les vacances, j’étais tombée malade, direction les urgences. Ce qui m’avait vaguement alarmée, c’est que tout les gens qui entraient, ressortaient rapidement, les pieds devant. Moi j’ai échappé à la mort, mais le médecin, après son diagnostic, m’a dit qu’il m’aurait fallu une piqûre mais pas de chance, ils n’en avaient pas. Je suis rentrée bredouille…

Donc après un examen neurologique poussé, docteur Charles-Phillipe Mohammed est formel et décrète que mon neveu n’a rien. En même temps s’il se base sur les critères du bled, tant qu’il ne se vide pas de son sang, rien de grave. Il prescrit tout de même une radio. Pour l’interprétation, il s’en remet à un collègue, plus alarmiste. Il prescrit au fils de ma sœur le port d’une minerve, lui interdit le sport et la récréation. Le bagne, quoi. Il allait crescendo dans la gravité du diagnostic. Encore un peu et il décrétait qu’il fallait l’opérer. On a été soulagés de décamper rapidement et on n’a pas manqué de briefer le neveu : si tu as ta mère au téléphone, surtout pas un mot de tout ça.

JEUDI. Les Français sont habités d’une mauvaise foi incommensurable, moi la première. Et le sport national tricolore c’est de taper les jours pairs sur Domenech, les jours impairs sur notre bien-aimé président. Pourtant, c’est un homme généreux. Très généreux avec ses amis. Mais comme il a aussi visionné 526 fois « Le Parrain », il sait comme moi qu’il faut garder ses amis proches et ses ennemis encore plus proches. Pour cela, Papa Noël Sarkozy n’offre pas des enfants, d’ailleurs je ne suis pas sûre que quiconque ait envie d’hériter de Jean Brutus Sarkozy.

Nicolas a mieux. Pour museler en douceur les personnes encombrantes assimilées à la majorité, comme la Madone des Cathos de France alias Christine Boutin et ce sans faire appel à des repris de justice d’ex-Yougoslavie, le président l’a chargée d’une mission sur la mondialisation. On ignore s’il s’agit de la mondialisation du christianisme mais quoiqu’il en soit, pour sa peine elle percevait 9500 euros mensuels, soit environ sept Smic.

Le silence est d’or en effet. Mais comme chez les Bisounours, les méchants perdent toujours, c’est donc une Christine Boutin en pleine repentance qui a décidé de renoncer au magot. Je me demande juste maintenant combien il va falloir allonger pour faire taire Rama Yade. Je veux bien participer à la quête. Pour contribuer au Ramathon, adressez vos dons à l’Elysée.

VENDREDI. Ce matin, c’est décidé, je ne parlerai pas de l’évènement mondial qui se trame au pays de Nelson Mandela. Et puis, même lui n’assistera pas au match d’ouverture. Dommage, voilà que la seule présence intelligente dans le stade s’envole. Cette semaine j’ai renoué avec mon chromosome X. Je poursuis cette réconciliation ce matin et décide de faire un vrai acte de rébellion, pas à la Rama Yade.

Dans cette atmosphère euphorique chargée de testostérone, je retourne aux fondamentaux et me glisse dans les sabots de Caroline Ingalls. Je poursuis mon immersion de « Vis ma vie de femme au foyer » et me lève à l’aube pour cuisiner un déjeuner digne d’un chef, bon d’accord, digne d’un commis, pour deux amies. Comme l’a chanté Stéphane Eicher, j’aurais aimé « déjeuner en paix » mais un docteur m’appelle pour me demander de ramener illico mon neveu à l’hôpital pour un nouvel examen. Comme je l’avais subodoré, Docteur Blédard n’était pas très compétent.

La réunion de filles se poursuit dans la salle d’attente où un écran géant diffuse le match d’ouverture, Afrique du Sud-Mexique. Au secours ! J’ignore si je vais pouvoir supporter un mois de foot à haute dose. Je suis au bord de m’ouvrir les veines. Maintenant que je suis une VIP des urgences, ils me trouveront bien une chambre cinq étoiles. Ah non, cela ne va pas être possible, Rama Yade proteste.

Faïza Zerouala

Faïza Zerouala

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