SAMEDI. Halloween. Petite, je mourrais d’envie de me déguiser comme dans les séries américaines et de frapper aux portes pour réclamer des bonbons. En France, on assimilerait ça à de la mendicité agressive en bande. De quoi croupir en prison pour des années. Quoi qu’il en soit, quand j’étais enfant, jamais au grand jamais ma mère ne m’aurait laissée faire ça. Elle aurait eu trop peur que je croise un Michel Fourniret qui aurait voulu faire un remake du calvaire de Natascha Kampush avec moi dans le rôle de Natascha. Oui, elle est un petit peu mère poule et/ou paranoïaque (ne pas rayer la mention inutile).

Alors que je me prépare pour sortir, des enfants sonnent à la porte. Ces opportunistes de l’Halloween n’ont même pas pris la peine de se déguiser. Pas même un drap blanc avec deux trous. Eux qui espéraient augmenter leur taux de sucre dans le sang ont frappé à la mauvaise porte. Je les ai expédiés aussi vite que je le fais avec les Témoins de Jéhovah.

Et alors que je me rendais à ma soirée pas déguisée, dans le métro des ados sont maquillés comme le Joker dans Batman. Ils ne font pas peur. Ceux qui me font peur c’est la brochette de clochards avinés sur le quai ou le monsieur qui parle tout seul et qui a le regard d’Hannibal Lecter. En fait, dans mon quartier, c’est tous les jours Halloween.

DIMANCHE. On pensait que les rappeurs avaient l’apanage du clash. Voilà que Nadine Morano s’y met. Celle qui ressemble plus à une vendeuse de poisson à la criée qu’à Joey Starr a égratigné sa collègue Rama Yade. Toujours distinguée, elle a gentiment déclaré : « Quand on n’est pas d’accord avec la politique menée par le gouvernement, c’est simple: ou l’on ferme sa gueule, ou l’on démissionne. » Ça va être sympa le conseil des ministres, mercredi.

LUNDI. Parfois j’ai l’impression d’avoir des journées dignes de celles de Jack Bauer dans « 24 heures chrono ». Certes, je ne sauve pas le monde. J’aimerais bien mais je n’ai pas le temps. Je suis atteinte d’un mal atroce qui porte le nom savant de procrastination. Je remets toujours tout au lendemain. Si vous ajoutez à cela une phobie administrative aiguë, vous comprendrez mon quotidien. Aujourd’hui, où plutôt hier, je dois rendre un article, annoncé depuis des lustres, sur le prix Goncourt. Le Goncourt est attribué à Marie NDiaye comme je l’avais pressenti. Evidemment je n’ai toujours pas écrit une ligne.

Les relances de moins en moins aimables de mon rédacteur en chef adoré (je fayote) me donnent mal au ventre. Je décide de prendre quatre cafés afin de m’éclaircir les idées. Une nuit blanche plus tard, quelques mails de détresse envoyés sur le mode « Je peaufine, je trouve une chute et promis je t’envoie le texte dans une demi-heure » et l’article est enfin achevé. La prochaine fois, je vous jure, je m’y prendrai plus tôt.

J’ai décidé de me réinscrire à la fac, histoire d’être vraiment plus diplômée que Jean Sarkozy. Pour se faire, j’ai dû prendre ma plus belle plume et écrire une lettre de motivation arrosée de salamalecs et autres platitudes. Première étape franchie avec succès. Je viens de recevoir un dossier épais comme un annuaire à remplir. C’est là que les choses se compliquent. Je me suis dit qu’en le laissant dans un coin, peut-être qu’il allait faire preuve d’initiative et s’auto-remplir. Au risque de briser quelques illusions, on n’est pas chez Walt Disney et les objets ne s’animent jamais seuls.

Aujourd’hui j’ai décidé au prix d’une migraine et de sueurs froides de m’atteler à cette tâche ô combien passionnante. Le dossier ressemble un peu au fichier Edvige, on me pose des tas de questions indiscrètes. On me demande si je suis en couple, si je vis chez mes parents, si j’ai des enfants. On est sur Meetic ou à la fac, là ? J’avoue, j’ai abandonné après ma date de naissance mais j’ai encore dix jours pour le faire. J’ai encore le temps…

MARDI. Comme tous les mardis, c’est conférence de rédaction à Bondy. D’habitude, sitôt les affaires courantes expédiées, le tour de table des sujets réalisé, chacun rentre chez soi pour ne pas louper le film du mardi soir. Mais aujourd’hui, on avait la visite de Mehdi, notre charmant confrère rédacteur en chef du Lausanne Bondy blog. On voulait faire bonne impression. Alors on a fait semblant d’être très intelligents, très beaux et d’avoir une vie sociale. Moi bien sûr, je suis tout ça à la fois, donc il a été impressionné, séduit, sous le charme et tout. Je m’emballe un tantinet. Donc, pour lui en mettre plein la vue, on l’entraîne au vernissage d’une exposition de photos. On atterrit dans un bar bobo du 19e arrondissement.

Sur place pas de champagne ni de petits fours, au grand dam des ogres qui m’accompagnent. Idir, notre vedette du Bondy blog, fantasme sur un banquet façon Astérix. Que nenni. Pour ne point mourir de faim, il n’a de cesse de réclamer du pain pour accompagner l’assiette de fromage qu’il dévore. Je comprends vite qu’il lorgne sur la jolie serveuse québécoise et qu’il essaie maladroitement d’attirer son attention. L’amitié que je lui porte m’interdit de raconter la suite de cette soirée. Je ne me moque pas, car je ne suis pas plus gâtée que lui dans ce domaine.

J’ai la cote avec les mecs du bled, appâtés par ma carte d’identité française, qui me servent du « Vous êtes très charmante » suivi d’un poétique « Tu me lâches ton 06 ! ». Dans ces cas-là, j’ai envie de répondre : « Non, je suis amish, je n’ai pas de portable. » D’ailleurs, le bar à côté de chez moi est un vivier de ce genre de blédards, on dirait que le patron les fabrique en série. Les hommes portés sur l’alcool semblent aussi avoir envie de me connaître. Récemment, l’un de ces spécimens m’a demandé un câlin en ouvrant les bras. Bizarrement j’ai refusé.

Si je suis désespérée, je peux toujours compter sur mon père. Il a de grandes aspirations pour moi. Galvanisé par l’ambiance mariage qui flotte dans l’air, il me harcèle et me propose d’épouser le fils de sa collègue. D’après lui, il est très intelligent, de bonne famille, beau, gentil, futur ingénieur donc futur riche. C’est trop beau pour être honnête. S’il n’avait pas un défaut caché, il arriverait à se marier sans intermédiaire. Je suis sûre que la collègue, elle l’a survendu, son fiston.

Seconde option, le cousin du bled. Mon père, en véritable entremetteuse, me jure, photo à l’appui, qu’il est beau et qu’en plus je le connais. Tu parles, la dernière fois que j’ai mis les pieds en Algérie, j’avais huit ans. Et vu que ma famille a décidé d’exploser le taux de natalité, les cousins se sont multipliés comme les Gremlins. Impossible de les différencier. Si je voulais un mari made in bled, j’irais m’approvisionner dans le bar-repaire de blédards précédemment cité. J’ai poliment décliné ces propositions très alléchantes, arguant du fait que, tant que Le Monde ne m’aura pas appelée pour m’embaucher, je ne me marierai pas. Autant dire que j’ai au moins vingt ans de répit.

MERCREDI. Cette semaine, c’est encore et toujours thématique mariage à la maison. Après la folle cérémonie religieuse de la semaine dernière, on remet ça, par pur masochisme, à la mairie cette fois. On se doit alors de confectionner les fameuses pâtisseries algériennes, si peu caloriques et si peu sucrées. De quoi assurer une clientèle perpétuelle aux cardiologues et autres diabétologues. Alors que je voulais être sérieuse et écrire tous les articles que j’ai promis, ma mère m’attire sous un prétexte fallacieux dans la cuisine. En ce moment, elle s’en fiche de ma carrière et de mon futur prix Albert Londres.

Et ni une ni deux, je me retrouve promue assistante à la réalisation de cornes de gazelle et autres makrouts. J’ai l’impression de travailler dans un atelier clandestin chinois. Je dois rendre justice à ma mère, c’est sympa de faire des centaines de gâteaux avec elle. En plus, j’ai le droit de manger ceux qui ont une forme disgracieuse. Au pire, si le journalisme ça ne marche pas, je pourrai toujours ouvrir une pâtisserie orientale. Ou me marier. Euh, en fait, non. Faites que Le Monde m’appelle !

JEUDI. Je ne fais jamais mes comptes. En même temps, quand on n’a pas la chance de gagner 19 508,21 euros par mois comme un certain Nicolas S., eh bien zéro plus zéro, ça fait toujours zéro. Et pour aggraver mon cas, le solde négatif est souvent de la partie. Donc, j’ai dû creuser un peu plus dans mon déficit budgétaire pour compléter ma tenue de mariage par quelques accessoires. J’ai déjà trouvé ma robe. Par ce froid, j’y serais bien allée en doudoune-jean-grosses bottes. Mais en tant que sœur de la mariée, il se peut qu’il y’ait des photos de moi qui circulent. J’ai donc opté pour une robe jolie mais qui appelle la pneumonie. Si cette rubrique s’arrête, c’est que je suis morte d’hypothermie.

La procrastination, c’est génétique. Par solidarité, j’accompagne mon autre sœur s’acheter une robe. Elle aussi aime bien s’y prendre à l’avance. C’est la crise, on nous le serine depuis des lustres. Dans les magasins, on s’en rend bien compte. Les stylistes optent pour le minimalisme. Les robes n’ont de nom que robes. Il s’agit plutôt de chemises, tellement elles sont courtes. Pire, les années 80 sont de retour. Et vas-y que je te fais ressembler à un perroquet et que je te vends des tee-shirts bariolés. Les robes sont toutes fluo. Et miracle du revival, si vraiment on veut pousser le bouchon de l’originalité, on peut ressembler à Madonna époque « Like a virgin ». Moi, je cherchais des boucles d’oreilles. Et là, je tombe sur des plumes de corbeaux mêlées à une chaîne au bout de laquelle pend une croix. Ma famille aurait adoré j’en suis sûre.

VENDREDI. La détestation des collègues, c’est tendance. Certains choisissent même des solutions radicales pour manifester leur haine. Ainsi aux Etats-Unis, treize collègues soldats ont fait les frais d’un coup de folie ou plutôt d’un coup de fusil d’un officier américain d’origine palestinienne qui se sentait harcelé en raison de sa religion musulmane. Faudrait pas trop l’énerver, Rama Yade, elle pourrait prendre exemple sur lui. On n’est pas à l’abri d’un remake de « Bowling for Columbine » à l’Elysée.

Faïza Zerouala

Faïza Zerouala

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