SAMEDI. Je fustigeais dans ces colonnes la musique creuse des années 80. J’ai dorénavant trouvé une chanson véritablement engagée. Aujourd’hui, un refrain entêtant a pris possession de mon esprit. Je ne peux m’empêcher de chanter à tue-tête de ma voix fausse « Le rap des sans-papiers ». Il s’agit donc d’une chanson visiblement improvisée lors d’une manifestation de sans-papiers. Pour planter le décor, nous dirons que deux énergumènes haranguent la foule venue protester.

Mon personnage préféré reste l’instigateur de ce freestyle. Un blédard catégorie gold. Il ne jurerait pas dans le bar repaire de blédards dont je parle souvent. Pas folle la guêpe, pour ne pas se faire repérer par la police, il masque son identité de clandé sous un tee-shirt bleu estampillé « Italia ». Si lui est italien, moi je suis suédoise. Le bougre est néanmoins trahi par son accent à couper au cimeterre. Ce qui donne dans son langage « Ouyounamarre ». Pour dire « On en a marre ». A mourir de rire, une fois qu’on a compris ce qu’il raconte, bien sûr.

Entre la solidariti, le rispi, fraterniti, il faut avoir une certaine maîtrise du « frarabe » pour décrypter les paroles. Très vite, notre star est évincée par un camarade. Un copieur qui a adopté la même technique de Sioux de dissimulation de son statut de darblé (je parle un peu verlan) grâce à un tee-shirt « Yankees ». Même remarque que précédemment, si lui est new-yorkais, moi je suis suissesse. Lui, son crédo, c’est plutôt la revendication politique. Il cloue au pilori tous les membres du gouvernement avec une mention spéciale pour Bernard Kouchner et RRRRachida avec un roulement de « r » bien guttural.

En tout cas, pour un sans-papier, il connaît sur le bout des doigts la composition du gouvernement. Même Hervé Morin n’est pas oublié. Promis, la prochaine manif de sans-paps, j’y vais. En attendant, ils ont intérêt à le commercialiser, leur rap. Je veux le CD pour Noël.

DIMANCHE. Le désavantage d’avoir un chien, c’est qu’il faut le sortir même par moins 5 degrés, dimanche compris. Je suis solidaire de ma sœur, qui connaît la joie d’avoir un enfant et un chien. Emmitouflées comme Bibendum, nous bravons le froid pour le bonheur du chien. Comme nous sommes dans une banlieue de riches, les chiens de race, ça court les rues. Ma sœur s’est embourgeoisée et elle aussi en a un. Nous croisons au hasard d’une rue sombre une mamie qui avait le même modèle que nous. Trop contente de parler à quelqu’un de vivant, elle nous alpague gentiment. Ça commence par « Oh il est mignon, il a quel âge, c’est un mâle ou une femelle ? » et tutti quanti.

« Tu veux mon numéro de sécu aussi, tant qu’on y est ? Va au but, Mamie, j’ai froid, j’aime pas les chiens, et le tien est moche en plus. » Ces phrases aimables, elles restent dans ma tête. Alors que nous perdons patience et que nous arborons nos sourires commerciaux de filles polies, elle se décide enfin à cracher le morceau. La grand-mère nous confie que son chien de race qui coûte one million dollar (j’exagère un peu mais en gros c’est ça) lui a été offert par son fils.

Et elle poursuit en nous disant qu’il a été furieux contre elle lorsqu’elle lui a avoué avoir fait stériliser la poule aux œufs d’or, pardon, la chienne. Il est malin le fiston, il espérait monter un élevage clandestin de chiots de race, les revendre au prix fort et ainsi récupérer sa mise de départ. Bien naïve, la grand-mère a vraiment cru qu’il lui faisait un cadeau désintéressé. Le plan aurait pu fonctionner. A l’approche de Noël, voilà une belle idée de cadeau pour celui qui veut se renflouer. Moi, je vais plutôt relancer la mode du pitbull, plus facile à trouver par chez moi.

LUNDI. Hadopi, ça nous embête tous, nous autres pirates du Net. J’avoue, j’ai téléchargé pleins de séries TV américaines. Mais c’était surtout « to improve my english » et dépasser le stade du « Brian is in the kitchen ». Maintenant, avec les flics virtuels, ça fait peur, le téléchargement illégal. Je ne m’y risque plus. Mais nos amis indiens et pakistanais qui peuplent les couloirs du métro, toujours à la pointe du progrès, ont décidé que vendre des poupées made in Taiwan qui hurlent la Lambada n’est pas vraiment un créneau porteur. Pas plus que la vente de maïs et marrons chauds.

Ils se sont donc reconvertis dans l’écoulement de DVD pirates, au nez et à la barbe de la police nationale. Le panel est large. « Twilight » 1 et 2 (les bijoux cinématographiques, ça se déguste par paire), le dernier Almodovar, « This is it », le film hommage à Michael Jackson ou même « 2012 », qui prophétise la fin des temps pour dans trois ans. C’est dommage que tout le monde s’écharpe au PS pour l’investiture présidentielle. Ça ne sert à rien, les amis, vous allez tous mourir en 2012.

Bref, curiosité journalistique oblige, je demande le prix du DVD. Deux euros, jaquette scannée comprise. Là où les choses se corsent, c’est lorsque je demande s’ils sont disponibles en version originale. Et là, le vendeur brise mes rêves, et m’assure que tout est en version française. D’un côté, tant que ce n’est pas doublé en tamoul, ça pourrait aller. Mais non, j’ai des principes, moi. DVD pirates, oui, mais in english of course.

MARDI. Y en a un qui ne doit pas être fan du rap des sans-papiers, c’est André Valentin, maire UMP de Gussainville, dans la Meuse. L’édile s’est un peu emballé en marge d’un débat sur l’identité nationale en fustigeant les 10 millions qui sont payés à rien foutre. Il dit aussi avoir peur de se faire bouffer. La grande question est, par qui ? Je parie qu’il parle des immigrés et des chômeurs. C’est facile, c’est toujours la même réponse. Quoi qu’il en soit, André Valentin pourra toujours demander l’asile aux Suisses. Eux aussi, ils ont peur des minarets et de se faire bouffer par l’islam. Nos amis musulmans helvétiques feraient mieux de diffuser à grande échelle, via les minarets tant qu’on y est, le rap des sans-papiers, histoire de dérider un peu tout ce petit monde.

MERCREDI. Je me rends à une soirée de lancement d’un ouvrage sur l’apport de l’immigration en France. La présentation est intéressante, les auteurs sont intarissables sur leur œuvre, le public pose des questions plus ou moins inspirées. Ce qui est drôle, c’est de voir « les stars » arriver à la fin et s’installer comme si de rien n’était sur le mode « j’étais là depuis le début ». Pas vu, pas pris.

Quand je parle de stars, je parle bien sûr d’historiens médiatiques ou même de certains politiques. Le président de la Cité nationale de l’histoire de l’Immigration, Jacques Toubon (en ces temps de sommet de Copenhague, faut bien recycler nos hommes politiques périmés), est attrapé au vol par des opportunistes pour des apartés pleins de promesses. Le pire pour moi, c’est le cocktail mondain qui suit. Première chose, faut que je trouve quelqu’un que je connais pour faire comme si j’étais à l’aise et tout. Je passe en revue la salle. Chou blanc. En plus j’ai un peu l’air ridicule, alors que tout ce beau monde se rince le gosier au champagne, moi je carbure au Coca.

Dans ce grand moment de solitude j’ai ressenti une grande empathie pour les alcooliques mondains. Finalement, je trouve une personne qui ne m’est pas inconnue et avec qui je m’amuse à débiner les convives présents. Tout le monde fait pareil, et à Rome on fait comme à Rome. Je consens quand même à quelques mondanités. Finalement, je repars avec le CD d’une rappeuse présente, et comble de joie, le CD il n’est même pas piraté.

JEUDI. Ce matin, expédition spéléologique dans les tréfonds de ma boîte mail pour supprimer les spams qui l’encombrent. Investir dans une banque ougandaise et récupérer les plus-values via le Lichtenstein, bizarrement, je ne le sens pas. Et non, Madame Touré, je ne vous aiderai pas à récupérer l’héritage de votre mari moyennant mon numéro de compte. Et ce, même si le sus cité mari m’a déjà envoyé un mail où il était bien vivant. Il voulait même me léguer un million, en euros ou en francs CFA, je ne sais plus. D’abord parce qu’il a bâti sa fortune illégalement et que le chef de sa confrérie lui a conseillé de la distribuer pour gagner sa rédemption. Et surtout parce qu’il a vu que « j’étais un bon croyant qui s’occupe bien de ses enfants ».

Sinon, ce sera aussi niet au remède miracle pour perdre des kilos. Bon, d’accord, j’ai fait quelques écarts récemment, mais les pilules miracles made in Roumanie ne m’inspirent pas confiance. Le pompon, c’est la pub pour les sites de rencontres musulmans. Celui-là, je l’ai reçu au moins trois fois. Ça fait peur, comment ils savent que je suis désespérée, célibataire ? Bizarrement, la perspective du site de rencontre ne me paraît pas très alléchante… A tous les coups, c’est un repaire de sans-papiers prêts à conclure des mariages gris.

Quoiqu’il en soit, ce matin ma chance tourne. Bill Gates en personne m’a écrit pour m’avertir qu’il me donne 500 000 euros. Au moins, lui, je sais qu’il ne va pas m’arnaquer. Hourra ! Voilà de quoi faire des cadeaux de Noël. Parce que j’hésitais grandement entre des DVD piratés ou à me mettre au tricot. Je suis sûre que j’aurais réussi à imiter le logo du PSG pour fabriquer des chaussettes pour mon neveu. Certes, il aurait été approximatif mais ça aurait été dans le ton. Un logo raté, à l’image d’une équipe bancale…

VENDREDI. Roman Polanski est au coin depuis deux mois. Voici que le cinéaste a été transféré dans son chalet de Gstaad en Suisse. Ça a pris du temps, car il fallait réunir l’argent de la caution, la bagatelle de 3 millions d’euros. Et oui, pas facile à collecter quand on n’est pas sponsorisé par Bill Gates himself. Franchement, y a pire comme punition que d’être assigné à résidence en Suisse, on est loin de l’ambiance Guantanamo. A la rigueur, le seul bémol serait qu’en bon voisin, Johnny Hallyday puisse avoir la mauvaise idée de lui rendre visite. La prison ou subir le Elvis du pauvre : choix cornélien.

Moi, j’opterais pour la prison. C’est pas mal, on y a beaucoup de temps libre, ça laisse le temps de tricoter, par exemple. Comme ça, si jamais Bill Gates ne tenait pas sa parole et ne m’envoyait pas mes 500 000 euros, j’aurais une alternative. Ainsi Roman Polanski, dans sa grande mansuétude, pourrait-il me filer un coup de main pour la confection de mes cadeaux de Noël.

Faïza Zerouala

Faïza Zerouala

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