Quel est le point de départ de votre réflexion ?

Cette formation s’enracine dans la réflexion de longue haleine sur les métiers de la presse et la diversification des recrutements dans les rédactions, question dont les responsables depuis des années se préoccupent. Les écoles tentent d’y répondre, mais la sociologie des étudiants évolue peu, et les classes populaires passent souvent à côté de ces formations. Or la demande des étudiants de la zone de recrutement de l’université de Cergy-Pontoise pour les métiers du journalisme est forte, mais elle se heurte souvent à une méconnaissance des réalités de ces métiers et à des difficultés pour accéder à des stages avant de passer les concours des écoles de journalisme. L’université remplit sa mission en répondant aux demandes des responsables de rédaction et aux ambitions des étudiants : elle a commencé par créer en 2011, pour des étudiants de sciences sociales, un parcours de préparations aux concours des écoles de journalisme, complété par un stage de découverte dans les rédactions pour qu’ils affinent leurs choix professionnels, différencient bien ce qui relève des métiers de la communication de ceux du journalisme, voire qu’ils identifient leurs faiblesse et y remédient, par exemple en partant à l’étranger par le dispositif Erasmus pour améliorer leur pratique d’une langue étrangère avant de revenir.

D’autres initiatives ont vu le jour ces dernières années pour diversifier les profils…

C’est un dispositif qui enrichit les initiatives prises par les écoles privées de journalisme, comme « la Chance aux concours » des anciens du CFJ ou la prépa de l’ESJ-Bondy Blog, et qui offre un avantage aux étudiants : ils préparent leur dernière année de licence en même temps que les concours, ce qui leur évite de financer une année d’études supplémentaires. Cette première initiative est complétée cette année par la création d’un master en journalisme dont la première année ouvre maintenant.

Pourquoi le choix de la ville de Gennevilliers ?

L’université a choisi de l’installer à Gennevilliers, ce qui en fait la première formation de journalisme installée en banlieue, tout en étant facilement accessible depuis le RER, le tramway ou le métro. Nous suivons en cela le chemin ouvert par les entreprises de presse qui s’installent dans le nord ouest francilien, comme notre voisin Prisma-Presse logé dans un immeuble à moins d’un kilomètre de notre bâtiment, ou les publications du groupe Lagardère dans la commune voisine de Levallois-Perret. Cette localisation permettra à nos étudiants de réaliser des reportages dans des territoires délaissés par les écoles de journalisme, et devenus des territoires dont se préoccupent les médias qui étoffent leurs bureaux comme l’AFP ou France télévisions. On ne pourra pas opposer à ces étudiants de ne pas oser traverser le périphérique.

Comment avez-vous recruté vos étudiants ?

Comme il s’agit d’un master, cela implique un recrutement d’étudiants diplômés d’une licence ou d’un diplôme équivalent. Dans un premier temps, les étudiants ont passé deux épreuves écrites pour mesurer leur connaissance de l’actualité et leur intérêt pour le monde des médias et son évolution récente. Ces épreuves permettaient d’appréhender leur culture générale et leurs capacités d’expression écrite. Dans un deuxième temps, une trentaine d’étudiants sont passés devant une commission composée de journalistes et d’universitaires pour aborder leurs motivations à devenir journaliste et leur personnalité. Douze étudiants ont été finalement retenus pour constituer une première année de master.

Quel est le profil des étudiants de cette première promotion ?

Les études antérieures sont variées, avec pour partie des étudiants issus des filières académiques classiques, et pour partie de formations peu représentées dans les écoles de journalisme, et pourtant fort intéressantes pour la profession, comme des diplômés de licence pro métiers du web, complétant des DUT obtenus dans des départements d’IUT « systèmes réseaux et communication ». Ce recrutement permet de voir arriver dans la formation des étudiants dotés de bac avec mention, qui sont entrés dans des IUT sélectifs, souvent en pensant arrêter leur formation au bout de deux ans, et qui chemin faisant prennent goût à des études longues et revoient à la hausse leurs ambitions professionnelles initiales. Les étudiants avec ce profil sont souvent aussi issus de familles dans  lesquelles ils sont les premiers à entrer dans l’enseignement supérieur. Ce choix de recrutement permet une diversification sociale.  Dans leur totalité, ces étudiants sont issus de l’agglomération parisienne, et 60% d’entre eux sont boursiers. Cela répond aux préoccupations de la profession soucieuse de se diversifier et de notre conseil d’administration sensible à l’ouverture de nouvelles formations accessibles à des étudiants de notre zone de recrutement.

La formation qu’ils vont suivre est-elle différente de celle dispensée dans les écoles établies ?

La formation dispensée aux étudiants  respecte le référentiel de formation établie par la profession, en insistant sur un point capital pour assurer une insertion professionnelle à nos étudiants, la formation au numérique. C’est ainsi qu’un tiers de l’emploi du temps est consacré aux matières académiques, en s’appuyant sur les enseignants-chercheurs de l’université, un tiers à des ateliers de journalisme et un tiers à l’apprentissage de différentes facettes du web. Nous bénéficions pour cela des ressources de l’université de Cergy-Pontoise, notamment des laboratoires numériques et de ses enseignants chercheurs très en pointe sur les nouveaux usages.

Quelle est l’ambition de ce master alors qu’il existe déjà une douzaine d’écoles reconnues par la profession ?

Dans un contexte de transformation profonde des médias et des réorganisations des rédactions, la modestie s’impose à une nouvelle formation. Avec un petit effectif, nous bénéficions d’atouts certains : des étudiants décidés à exercer cette profession, en sachant qu’ils peuvent lui apporter beaucoup, car ils sont porteurs d’expériences originales, ils sont originaires de lieux où peu de journalistes ont vécu. Ils ont passé à travers les mailles d’un dispositif de formations qui conduit le plus souvent à l’élimination des élèves issus des milieux les plus modestes  et la reproduction sociale des élites. C’est aussi pour eux une vraie expérience positive qui les distingue, ils ont appris à survivre dans un système éducatif plutôt cruel.

Quel regard portez-vous sur la formation des journalistes et l’avenir de la profession ?

La profession réfléchit beaucoup sur elle-même et porte des diagnostics sans complaisance sur ses forces et ses faiblesses, je n’ai pas à y ajouter un point de vue original, sinon sur un point : aux compétences traditionnelles du journaliste s’ajoute le nouvel univers du web qui déstabilise les entreprises de média depuis plus d’une décennie. Or arrive maintenant dans l’enseignement supérieur ces générations des jeunes qui ont toujours vécu avec le web, ils l’utilisent au quotidien.  Ils le connaissent bien, et inventent de nouveaux usages : ils ont leur place dans les rédactions en mariant leur appétence pour le web avec la rigueur du journalisme.

Nordine Nabili

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