Le soleil brille de mille feux, mais il caille. Près du passage Dupont, un bar est ouvert. Dedans, on parle en portugais. Deux hommes s’embrouillent. Un peu plus bas, un restaurateur balaye sa terrasse, on l’alpague : « Vous connaissez le passage Dupont ? » Il connaît, nous l’indique. Au milieu d’un labyrinthe urbain, on trouve le passage. Des mecs discutent en romani. On les salue. Le soleil s’infiltre difficilement jusqu’ici : c’est une toute petite ruelle de la Plaine-Saint-Denis.

Quand on arrive, un carnet dans la main, devant un campement de Roms, on vous regarde de travers. « Il y en a des centaines qui viennent ici, des journalistes, pour nous voir », dit un locataire du campement. « Ça fait 10 ans que je suis là, en France, et je vis ici, toujours dans de mauvaises conditions. » Par terre, on écrase les gravats. Il y a quelques mois, cinq terrains proposés par la mairie de Saint-Denis étaient des friches. Alors, tous, quand on leur a donné ces terrains, ont nettoyé les friches et installé leurs logements. Ici, il n’y pas de caravanes, mais des baraques en bois, d’autres en plastoc, bien bâties. L’homme nous accompagne jusqu’au cinquième et dernier terrain. On progresse à travers foin et roche. Au bout d’un chemin, une fille nous salue.

C’est Agathe, elle a 18 ans. Elle, elle est française « de Bayonne, dans le Sud », mais elle vit là depuis le 10 août dernier. De l’intérieur, elle a tout vu, tout entendu, tout connu. Elle a vu « l’expulsion du 6 juillet d’un quartier rom à côté du Pont de la Révolte, alors qu’ils étaient là depuis dix ans ». Elle a vu « à 1 heure du matin, une pelleteuse avec le conducteur qui savait même pas où il allait. Il savait même pas qu’il allait détruire un camp, avec des vies ». Elle a entendu « les ricanements des CRS, entre deux prises de démolition ». Le camp dont elle parle, c’est le Camp Hanul qui existait depuis dix ans, à Saint-Denis. Un camp « avec un accès officiel à l’eau depuis 2003 », précise-t-elle. Depuis le 6 juillet, les Roms erraient avec leurs bouts de vies, leurs papiers et leurs couvertures de survie dans Saint-Denis.

Sur les 300 du « quartier », la moitié est rentrée au pays. L’autre est restée ici, s’est battue pour faire entendre ses droits. Après, Agathe a entendu autre chose, de plus alarmant, de plus inquiétant, « le 28 juillet, c’était le discours de Sarkozy à Grenoble. Suite à ça, la mairie communiste de Saint-Denis a proposé ces cinq terrains, pour s’opposer au gouvernement. Mais sur les 300, il ne pouvait y avoir que 128 habitants. » Pour un an, les Roms ont été autorisés à vivre ici, dans leurs installations. Mais encore fallait-il un minimum de ressources.

Agathe raconte : « La mairie a payé trois installations d’eau à 3000 euros chacune et les habitants doivent payer leurs factures. » Quant à l’électricité, « il n’y en a pas ». Elle ajoute « pour l’installer, ils parlent de 16 000 euros, alors on essaye de trouver d’autres moyens avec des potes qui bossent là-dedans ». La grande question, comme un grand mystère, reste entière : « Comment va-t-on faire pour nous chauffer cet hiver puisque l’électricité est chère et le feu interdit ? »

Les règles sont établies par la mairie. Au camp, les 128 habitants ne peuvent ni recevoir de gens chez eux, ni garder d’objets de récupération, « leur principale ressource », précise Agathe. « Peu font de la mendicité », assure-t-elle. Quant aux enfants, tous les matins, comme tous les autres du quartier, ils vont à l’école avec leurs mères qui les accompagnent. « Si tout ça marche, la mairie accordera un terrain définitif », veut-elle croire. Mais Agathe a une autre idée en tête :  avec ses potes de  l’association Raj’ganawak, elle veut « monter un chapiteau où on organisera des ateliers de cirque. On espère qu’on ouvrira d’ici octobre, pour un an. »

Le chapiteau se monte, peu à peu, à l’aide de bras bénévoles. Bientôt, tout près d’un campement rom, il y aura un lieu de culture. En partant, on salue Agathe et l’un de ses amis qui fait vrombir un générateur pour sa perceuse. Sur une chaise, il y a un livre de Boris Vian. Il s’appelle « Petits spectacles ».

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah

PS : si vous êtes du quartier ou d’un peu plus loin, l’association Raj’Ganawak serait contente de vous accueillir en tant que bénévole pour monter leur chapiteau. A votre bon vouloir !

Article publié également sur le site Agenda21.Plainecommune

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