La tour fend l’horizon. La succession de fenêtres identiques donne une impression d’infini. Au loin, une silhouette déchire le voile noir du brouillard automnal. Elle approche à toute vitesse de l’entrée. Samira parcourt hâtivement les quelques mètres jusqu’au hall. Juchée sur ses escarpins aux talons de huit centimètres, elle donne l’impression de marcher sur l’air. Elle file droit, sans jeter un regard à la meute qui enfume l’entrée en rejetant de larges bouffées de cigarettes. Le cimetière de mégots forme un tapis peu ragoûtant.

Elle sort son Ipod protégé dans une housse en faux crocodile teinte en rose, achetée au marché. D’un geste brutal, elle interrompt les vocalises de Diam’s, Marvin Gaye, Christophe Maé et Mariah Carey. Elle retire les écouteurs de ses oreilles, les enroule autour de l’appareil qu’elle jette au fond de son sac. La jeune brune trentenaire ne se formalise plus depuis longtemps des œillades peu amènes. Mieux, elle jette aux hommes agglomérés en bas de la tour un regard chargé de pitié et de défi. Ces yeux libidineux et poisseux qui détaillent son corps aux courbes méditerranéennes moulées dans sa robe de laine au tissu couleur aubergine, elle les sent presque mordre en elle.

Ces viols oculaires l’oppressent. Elle serre les dents. Ils sont affamés. Ils affûtent leurs remarques les plus lourdes. Des insinuations salaces enrobées dans des compliments et autres invitations à prendre un verre. Samira étouffe un cri de rage intérieur. Une apparition l’apaise. Elle cherche de la bienveillance dans les yeux de Madame Diallo. Encadrés de sillons creusés par l’âge, les soucis et la souffrance, les yeux de la femme africaine aux tresses collées sur la tête, maladroitement dissimulées par un foulard marron léger, s’animent. Moment fugace de connivence féminine. Madame Diallo a dû être belle plus jeune. Son port altier et sa silhouette athlétique ne trompent pas. Elle a dû être courtisée. Tout juste ses hanches se sont-elles élargies au rythme des grossesses. Madame Diallo, ses pieds chaussés de sabots et sa poubelle sur le sol.

Samira se fend d’un sonore « Bonjour Madame Diallo, vous allez bien ? Et comment vont les enfants ? Fatoumata est rentrée au lycée, je crois que ça se passe bien ? Et Boubacar, sa varicelle, c’est fini ? » Madame Diallo articule son sempiternel « Tout va bien merci, grâce à Dieu ». L’une des seules phrases de la langue française qu’elle maîtrise et surtout qu’elle n’a pas honte de prononcer. Timide, la dame malienne esquisse un sourire et s’échappe, tirant son sac comme elle traîne sa carcasse.

Samira se poste devant l’ascenseur aux lumières blafardes. Elle le déteste, cet ascenseur qui réveille sa claustrophobie latente. Elle n’a pas le choix, comment grimper au 22e étage autrement ? La cage d’escalier est boudée. Barrée d’une plaque « N’emprunter qu’en cas d’urgence », son architecture se confond avec celle d’un vieux parking gris aux murs de crépis granuleux.

La cabine s’immobilise. La jeune femme en sort. Elle tombe nez à nez avec Patricia. Se claquent la bise. Dernier ragot en date, Sarah du 3e étage est enceinte. Bien entendu, c’est un secret qui ne doit pas filtrer. Samira acquiesce. Pour survivre dans cet environnement hostile, elle cultive le secret et cloisonne sa vie privée. Ses amis, ses amours, ses emmerdes, elle les a délocalisés ailleurs. Là où personne ne la connaît, ne commente ni ne juge ses actes. Ici une réputation s’entache aussi vite que le téléphone arabe s’active. L’être humain aime gloser sur les soubresauts et les rebondissements supposés de la vie privée des gens.

Samira a les pensées vagabondes. Elle encourage d’un hochement de tête automatique et incontrôlé la perfide Patricia à distiller son venin. Elle ajoute à son long monologue, que, vu son poids, Sarah a encore de la marge avant que la tour entière ne soit au courant de cet heureux événement. « Enfin, heureux, reprend-elle, quand on voit la tête du père, elle va vite déchanter quand elle aura son enfant entre les bras. Elle va avoir un Gremlin . Son Pedro, je ne sais pas ce qu’elle lui trouve. Quand il vient la chercher en bas de la tour, j’ai honte pour elle. Le patrimoine génétique qu’il doit avoir, ça fait peur. En plus la honte, il est effrayé par Willy et son chien. Une vraie fillette. »

Willy, ici, c’est une institution. Posté un peu à l’écart du clan des fumeurs, c’est le patron. Avec son rottweiler, le bien-nommé Kaiser fièrement dressé dans sa robe noire et caramel, il tient en respect son petit monde. Les plus craintifs refusent même de passer près du chien à la mâchoire proéminente, l’air agressif collé sur la gueule. Les jeunes qui se pavanent sur la dalle, portables hurlant le dernier hit de Sexion d’Assaut, esquivent le molosse. Ceux-là-mêmes qui se prennent pour de la graine de caïd et n’ont rien de mieux à faire que d’aller au centre commercial voisin.

Samira entretient avec Willy des rapports cordiaux. Le dialogue est chaque jour identique. Willy persiste à lui dire qu’il va aller voir son père pour lui demander sa main car elle ressemble à Monica Bellucci. La jeune femme se contente de pouffer de rire tant la comparaison lui semble absurde. Son ventre gargouille. Elle va à la boulangerie. Sans même avoir besoin de formuler sa commande, le boulanger la sert. Alors qu’elle remonte, les odeurs de nourriture se mêlent dans le hall pour créer un parfum indéfinissable.

Elle récupère son courrier et remonte. Elle partage l’ascenseur avec deux filles voilées. Elles semblent à leur aise. « On va encore passer la journée au téléphone… mais bon on n’a pas le choix. » Dans un élan de pudeur ou de paranoïa, Samira remonte l’encolure du décolleté de sa robe. Son téléphone fixe sonne. Une sonnerie, deux, le répondeur s’enclenche. « Bonjour, Samira Boubaker, responsable commerciale chez Welcome Phone, je ne peux vous répondre, laissez-moi un message et je vous rappellerai dès que possible. Merci. » Son portable lui emboîte le pas et sonne également. Elle décroche. « Oui, maman, j’ai bientôt fini ma journée, je viendrai directement après le travail, laisse-moi juste le temps de quitter ma tour de la Défense… »

Faïza Zerouala  

Faïza Zerouala

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