D’abord, il y a Paul Barnouin, 68 ans, qui ouvre volontiers la porte de son douillet appartement dans le quartier des Géants de La Villeneuve. Depuis le départ de ses deux grands enfants et le décès de sa femme, il héberge une étudiante en BTS venue de Haute-Savoie. Le lien intergénérationnel fonctionne bien : il fait office de grand-père adoptif et elle met un peu de vie et d’animation dans ce grand logement dont il est propriétaire. Claire nous laisse discuter pour aller faire les courses au marché pour les 2 co-habitants. Il faut dire que cet ancien réparateur en vidéo et électronique n’a pas une minute à lui.

Quand Paul Barnouin énumère toutes les associations dans lesquelles il s’investit, on perd vite le fil. Il insiste sur une qui lui tient particulièrement à cœur, l’association d’amitié franco-maghrébine, « Arc en ciel » dont il est le secrétaire. Rapprocher les gens qui vivent côte à côte sans se connaître, c’est une des façons qu’a trouvé Paul pour recréer du lien social. «Cette association a la volonté de se faire rencontrer et organiser des rendez-vous conviviaux entre les « gaulois» et les « maghrébins» du quartier. Des projections, des repas sont organisés. Beaucoup de femmes maghrébines notamment participent à toutes ces activités… ».

Depuis 39 ans qu’il y habite, Paul connaît La Villeneuve comme sa poche, et célèbre comme un loup aussi blanc que la barbe qui orne son visage rond et souriant. Et parfois, lors de situations délicates, il ne peut pas s’empêcher d’intervenir. « Ce printemps un groupe de jeunes désœuvrés squattaient l’entrée du centre de loisirs. Les mamans n’osaient plus traverser ce groupe pour amener leurs enfants au centre. Nous avons réuni quelques barbes blanches « gauloises » et d’autres barbes blanches, les cheiks de la mosquée du quartier puis décidé ensemble d’occuper symboliquement la place une fois par semaine pour tenter d’amorcer un dialogue avec ces jeunes. Et ça a fonctionné quelques semaines ! Après, étant chacun trop accaparé par nos propres activités, on a dû arrêter cette initiative…».

Pourquoi avoir fait appel aux cheiks de la mosquée ? « Ces jeunes-là n’étaient pas forcément très pratiquants mais pour eux, un cheik représente une autorité morale et ils vont l’écouter dans ce qu’il a à dire, beaucoup plus que moi, même si après, ils ne vont pas forcément appliquer les conseils donnés. Et puis ça avait permis de créer un dialogue entre jeunes, eux, et adultes, nous ». On s’interroge. Pourquoi Paul ne pouvait-il pas engager le dialogue seul ? « Peut-être parce que moi je représente la figure de l’ancien colonisateur… Ceci dit, à un réveillon, j’ai fait partir tout seul un groupe de 15 jeunes alcoolisés et qui fêtaient ça dans un hall, sans qu’il m’arrive de problème. Ils me voient traîner sur le quartier depuis tellement longtemps : Je fais partie du décor !».

Paul ne quitterait pour rien au monde son quartier des Géants malgré parfois les moments difficiles que vit La Villeneuve comme ces journées de violences urbaines et d’intervention policière de juillet 2010. « J’ai vu la précarité monter en flèche. Il y vit deux fois plus de femmes seules avec charge d’enfants que la moyenne grenobloise, 40% de nos 20-35 ans sont au chômage… Depuis l’idée utopique de la Villeneuve en 1972, la société a beaucoup changé. Aujourd’hui, domine cette précarité. Mais malgré tout ce qu’on peut dire sur La Villeneuve, moi, ce quartier me convient complètement. Il y a de la convivialité quoi qu’on en dise et, surtout, plein mais alors tout plein d’initiatives ! ». Qu’il s’agisse d’initiatives associatives ou co-organisées par la Régie de quartier comme le mois du développement durable ou le projet d’une ressourcerie, projet citoyen original qui serait aussi créateur d’emplois, Paul est au courant de tout ce qui se passe à La Villeneuve et un guide précieux dans le dédale de cette cité de 17000 habitants « une ville dans la ville ! » comme il la décrit si justement.

C’est au tour de Marie-France Chamekh, 63 ans, d’ouvrir la porte de son intérieur, un chaleureux duplex aux murs ocres, orné de beaux meubles en bois sombre, et, dont elle est propriétaire dans la célèbre Galerie de l’Arlequin, (baptisée ainsi pour les touches de couleurs qui égaient les façades des bâtiments). Elle préside la Régie de quartier et a convié d’autres membres à nous rejoindre comme François Bady, 68 ans. Marie-France, militante politique et associative a elle aussi vu son quartier changer, le repli communautaire s’installer.

Elle dresse un constat lucide, détaillé et historique de La Villeneuve, constat qui englobe des aspects sociologiques. Mais tout comme François, elle se montre soucieuse de l’image négative qui pourrait être véhiculée sur son lieu de vie. « Ce qui a été dit ou écrit sur La Villeneuve suite aux événements de 2010 nous a fait énormément de mal. Ça ne correspondait pas à l’endroit que nous connaissons depuis plus de 30 ans. On ne nie pas les problèmes qu’il peut y avoir avec la précarité qui gangrène le quartier, ou, certains jeunes et quelques familles problématiques mais La Villeneuve a une image bien pire que la réalité que nous vivons au quotidien… »

François Bady, lui aussi propriétaire occupant explicite cette crainte d’entendre encore du négatif sur le quartier : « Vous savez, récemment, j’ai vendu l’appartement de ma fille. L’image de La Villeneuve est tellement dégradée qu’il a été racheté par la ville au prix des domaines soit 93000 euros pour un T4 de 80 mètres carrés! ». Et la crise du logement ne semble pas concerner La Villeneuve où beaucoup d’appartements y sont vacants, de potentiels bénéficiaires refusant de venir les habiter à cause de sa réputation. Idem pour le collège du quartier qu’on aperçoit du balcon de Marie-France. Il serait occupé au tiers de sa capacité, les parents préférant se saigner aux quatre veines quand ils le peuvent pour scolariser leurs enfants dans le privé.

Nous rejoint Monique Dallet qui habite le quartier depuis 1976. Elle s’excuse de sa tenue de jardinière, et s’inquiète de son apparence car elle n’a pas eu le temps de repasser chez elle pour se changer. Elle arrive directement du jardin collectif  récemment installé. Un vrai succès que ce projet qui redonne du baume au cœur aux habitants qui en prennent soin. Plus que les fleurs et les légumes ou l’intérêt pédagogique que le jardin procure à la crèche toute proche, il permet surtout de recréer du lien social entre ceux qui le fréquentent.

Ainsi la cohabitation n’est pas toujours facile avec quelques jeunes ingérables qui empoisonnent parfois la vie du quartier, en s’adonnant par exemple aux joies des rodéos en mini moto… Néanmoins, ces seniors ne comptent pas quitter leur quartier pour autant, et qui, selon eux, ne mérite pas une telle réputation. Partir de L’Arlequin pour un bâtiment plus adapté et plus confortable pour le grand âge encore lointain mais qu’il faut prévoir, certes, mais partir de La Villeneuve pas question ! « Vous avez vu ce cadre ? Vous avez vu notre joli parc ? On est à proximité de tout ! Des transports, des commerces sans parler du tissu associatif qui est énorme !» résume Marie-France Chamekh .

Et Monique Dallet d’ajouter : « Si le vivre-ensemble n’est pas toujours simple entre les 17000 habitants, l’important est d’occuper le terrain. Par des petites actions au quotidien comme l’entretien de ce jardin par exemple. Occuper le terrain aussi avec des initiatives personnelles ou collectives. Montrer que nous sommes là, que nous aimons notre quartier envers et contre tout et que nous ne l’abandonnerons pas».

Sandrine Dionys.

Articles liés

  • Le blues des petites mains du monde de la nuit

    Après 16 mois de fermeture administrative, les discothèques ont rouvert leurs portes le 9 juillet dernier. Mais alors que l’épidémie repart, l'étau se ressert déjà pour bon nombre de professionnels partagés entre la colère des derniers mois sans activité, et le doute concernant le futur. Nous avons rencontré quelques petites mains du milieu, qui racontent la précarité des derniers mois.

    Par Lucas Dru
    Le 22/07/2021
  • « On avait envie de ramener les vacances en bas de leurs bâtiments »

    Avec la crise sanitaire, pour de nombreux jeunes des quartiers populaires, l’été se passe souvent à la maison. Pour faire face à un été compliqué, des associations proposent (heureusement) des alternatives pour les plus jeunes. Reportage.

    Par Kamelia Ouaissa
    Le 16/07/2021
  • Le fast food social de l’Après M, 13 organisé à Marseille

    Dans les quartiers Nord marseillais, l’Après-M est en pleine phase de transition : de la débrouille à la structuration, mais toujours dans une quête d'indépendance. En pleine discussion avec la mairie phocéenne qui a annoncé son rachat, le 9 juillet prochain l’Après-M connaîtra la nature de sa propriété et de ses propriétaires. En attendant, l’auto-organisation locale reste toujours la marque de fabrique de la structure qui continue de fournir de l’aide alimentaire. Reportage.

    Par Amina Lahmar
    Le 08/07/2021