Il y a dix ans jour pour jour, le 16 mai 2010, le parvis de la basilique de Saint-Denis semblait accueillir des revenants d’un voyage de plusieurs siècles. Des revenants fatigués mais déterminés à montrer qu’ils étaient là, toujours debout, et pour longtemps. C’était la première Fête de l’Insurrection Gitane, en l’honneur de la révolte du camp des familles tsiganes à Auschwitz- Birkenau. 

Une histoire et un message

Presque 600 ans auparavant, en 1427, ce lieu avait vu leurs ancêtres interdits d’entrer à Paris et priés de partir, accusés sans preuve de chiromancie et autres péchés jamais confirmés. Ce sont cependant des pénitents qui se sont présentés aux Portes de Paris en ce début du 15ème siècle, mais la méfiance à leur égard s’installera et persistera encore. En ce printemps 2010, sans savoir encore que l’été serait chaud, une alchimie étrange entre le passé et l’avenir nous poussait à revenir sur ce lieu avec une histoire à raconter et un message à envoyer.

L’histoire est celle de l’esprit de résistance qui anime les nôtres depuis toujours, esprit auquel on doit notre existence aujourd’hui. La découverte d’un fait historique inconnu, – la révolte du camp des familles tsiganes le 16 mai 1944, – nous a poussés à voir autrement, non seulement l’histoire de ce qu’on a pu appeler un « génocide oublié », mais l’histoire tout court. Désormais, dans un élan de réappropriation de l’histoire dont on a été trop longtemps spoliés, c’est à travers la résistance que nous parlerons du génocide des « tsiganes ».

Le message que l’on souhaite diffuser est celui de Raymond Gurême, un homme formidable connu quelques mois avant cette première fête. « Il faut résister, toujours debout, jamais à genoux ! ». Ce résistant manouche, devenu depuis le président d’honneur de La voix des Rroms, lutte depuis l’âge de 15 ans et n’est pas prêt de s’arrêter aujourd’hui, 80 ans après. 

Dix ans après, la Fête de l’Insurrection Gitane ne se fera pas sur ce parvis avec son habituel « Tir au fusil & Pommes d’amour », crise sanitaire oblige. Cela dit, malgré le confinement des corps et peut-être même grâce à lui, l’esprit s’envole en hauteur pour voir loin, aux confins de l’antitsiganisme. Car si en tant qu’humains nous sommes égaux face à un virus qui ne discrimine pas, cela ne veut pas dire pour autant que l’on est logés à la même enseigne. Cette crise, comme d’autres avant elle, révèle des maux qui nous rongent en continu dans l’indifférence. Alors, évidemment, comme tout le monde, on appelle de nos vœux la fin de la pandémie mais nous formulons quelques réserves quant au retour à la « normale ». 

Pas de retour à la normale sans un combat déterminé contre l’antitsiganisme

La fermeture des écoles a été un choc pour beaucoup de parents et élèves et elle suscite une crainte légitime de montée du décrochage scolaire. Or, pourquoi ne s’occupe-t-on pas du décrochage qui touche en temps normal des dizaines de milliers d’enfants rroms et du voyage, – en raison des expulsions successives ou des carences de suivi pédagogique, – lorsque la porte de l’école ne leur est pas tout simplement fermée ?

Des spécialistes cherchent le remède au Covid 19, mais l’antitsiganisme court toujours.

« Le confinement a aussi ses bon côtés par rapport à l’usine qui est fermée, nous respirons. Nous avons un petit aperçu de ce que nous vivrions s’il n’y avait pas d’usine ». C’est la légende d’une vidéo tournée en direct le 15 avril dernier sur l’aire d’accueil d’Hellemmes-Ronchin, située à proximité immédiate d’une usine de ciment. Dans cette vidéo, des femmes montrent comment avec l’arrêt de l’usine la vie est devenue normale, avec des repas pris à l’extérieur et des enfants qui jouent sans la poussière habituelle qui d’habitude les étouffe. Constituées depuis des années en un « Collectif des femmes d’Hellemmes », ces mères courage se battent pour leur déménagement sur un lieu non-pollué (voir leur film court « Nos poumons c’est du béton »). Elles ne sont toujours pas entendues.

Des spécialistes cherchent le remède au Covid 19, mais l’antitsiganisme court toujours.

Pendant que le virus fait rage, dans des réunions officielles à distance on se réjouit avec un certain étonnement du peu de cas déclarés dans des bidonvilles. Ce n’est pourtant pas compliqué à comprendre : la ségrégation spatiale fait office de bouclier, et cela vaut aussi pour les aires d’accueil. En revanche, le nombre de contaminations dans le bidonville de Dammarie-les-Lys qui abrite des rroms moldaves et dans l’aire d’accueil des gens du voyage de Pressac sont là pour nous montrer que les «bénéfices» à court terme sont bien incertains. Contrairement aux ravages que la ségrégation fait dans la durée, et dont on ne s’occupe pas.

Des spécialistes cherchent le remède au Covid 19, mais l’antitsiganisme court toujours.

Le 14 avril 2020, saisi par des habitants d’un bidonville à Villejuif, le Tribunal administratif de Melun enjoignait au préfet du Val de Marne et au maire de la ville d’installer l’eau courante et des sanitaires dans le bidonville en question. La justice a considéré que l’absence de ces installation porte « une atteinte grave et manifestement illégale à la dignité humaine ». Si on peut se réjouir de l’activation de ce droit fondamental par le juge dans ces circonstances exceptionnelles, on peut autant s’insurger contre son refus en temps normal.

Là encore, des spécialistes cherchent le remède au Covid 19, mais l’antitsiganisme court toujours.

A la veille du déconfinement, le maire de Voisenon (77) publiait un communiqué intitulé « Vigilance gens du voyage ». Se vantant d’avoir alerté et pris des mesures contre l’arrivée d’une famille domiciliée dans la commune, il terminait son appel à la délation par « Ensemble, défendons Voisenon ! ». Face au tollé soulevé sur les réseaux et l’éventualité de poursuites pénales, il a fait volte-face. En se justifiant maladroitement et en se défendant dans ce deuxième communiqué d’être xénophobe, il prouve en fait non seulement sa xénophobie, mais aussi son antitsiganisme, puisqu’à ses yeux les gens du voyage ne sont pas Français. Le risque de prolifération de telles diversions faisant appel à l’antitsiganisme est réel pendant le retour « à la normale”.

Ce virus-là ronge nos vies depuis trop longtemps, mais nous sommes plus déterminés que jamais à le combattre. Par tous les moyens nécessaires !

L’association la Voix des Rroms

Articles liés

  • Après l’effroi de Conflans, le désarroi des profs devenus derniers remparts républicains

    Où en sont les profs après la terrible attaque mortelle de Samuel Paty, professeur d'histoire-géographie au collège du Bois d'Aulne à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines) ? Alors que le ministre de l'éducation nationale a annoncé son intention de "protéger" les enseignant·e·s, certain·e·s restent mitigé·e·s face à la nouvelle prise de conscience collective de la sphère politique et médiatique, sur l'importance du métier.

    Par Jalal Kahlioui
    Le 20/10/2020
  • À Épinay-sur-Seine, un lycée au milieu des gravats et sans savon en plein Covid-19

    Le lycée Jacques Feyder à Épinay-Sur-Seine, en travaux depuis trois ans, est toujours en chantier. Et avec l’épidémie, les conditions sanitaires se détériorent. C’est ce que dénonce l’ensemble du personnel réuni jeudi 15 octobre 2020 devant les portes de l’établissement. Alors que de nouvelles mesures sanitaires viennent d’être annoncées par le Président E. Macron, les enseignants et l’infirmière de l’établissement réclament de meilleures conditions de travail. Reportage.

    Par Chahira Bakhtaoui
    Le 16/10/2020
  • Toujours pas de prof en LSF pour les enfants de Turenne

    Depuis la rentrée des classes, les dix élèves de l’unique PEJS de Paris (Pôle d’Enseignement des Jeunes Sourds) sont sans enseignant en langue des signes. Après des semaines de bricolage, les parents ont été reçus par le rectorat, mercredi 30 septembre. Mais aucune solution à l’horizon de la part de l’institution, qui plaide la pénurie de candidats. Les parents sont appelés à récolter eux-mêmes les curriculum vitae.

    Par Meline Escrihuela
    Le 15/10/2020