L’agression sexuelle d’Enis, cinq ans, par le suspect Francis Evrard sorti de 18 ans de prison depuis à peine trois semaines, a été fortement médiatisée la semaine dernière : alerte enlèvement à la télévision, couverture de la réception à l’Elysée du père de l’enfant, Mustapha Kocakurt, et toute la question de la récidive chez les délinquants sexuels a été à nouveau mise sur la place publique. Ces faits interviennent au moment de l’annonce par Rachida Dati, ministre de la justice, du dispositif de suivi des délinquants sexuels dans le cadre de son projet de loi sur la lutte contre la récidive adopté par le parlement, le 26 juillet.

La particularité de Latifa Bennari, responsable de l’association L’ange bleu, est de s’occuper des pédophiles qui ne sont jamais passés à l’acte. Elle dit avoir connu d’autres profils que celui du pédophile violeur. Dans son ouvrage qui développe une conception unique de l’attirance sexuelle pour les enfants, l’auteur raconte les abus dont elle a été victime quand elle était fillette, expose le cas d’une quinzaine de personnes à tendance pédophile qui ont sollicité son aide et livre le témoignage de quelques experts. A travers son association, elle donne la parole aux personnes abstinentes. Une méthode qui « n’existe pas ailleurs » et qui lui a valu beaucoup de critiques. Les propos de cette autodidacte pourront sembler absurdes à certains. Sa méthode de prévention des actes sexuels envers les enfants non pubères, n’est pas fondée sur des critères utilisés par les scientifiques et les médecins, et ne dégage pas de loi générale.

Dans une France réputée pour son conservatisme en matière de recherche et d’innovation, l’ouvrage de Latifa Bennari est le bienvenu. L’Ange bleu est une source d’informations pour tout un chacun, un terreau pour les apprentis chercheurs, ainsi qu’un potentiel thérapeutique pour ceux et celles qui peuvent ressentir des pulsions pédophiles. Le 23 juillet, après plus de trente ans de combat, la militante a été reçue par le conseiller de Rachida Dati. La Garde des Sceaux semble lui prêter attention.

Dans quel contexte avez-vous créé l’association L’Ange bleu ?

En 1998, j’ai été chargée d’élucider l’affaire d’un instituteur soupçonné de pédophilie à l’école de ma fille – ce que je décris dans mon livre. Le maire de Bry-Sur-Marne de l’époque, M. Lasne et l’inspecteur départemental, M. Gante, m’ont encouragée à créer une association. A ma grande surprise, j’ai remarqué qu’aucun organisme dans le monde ne faisait ce travail en amont. Mon but est d’apporter mon expérience. Je veux fournir un plus aux associations qui s’occupent des victimes en agissant sur les causes.

Combien d’éventuels pédophiles rencontrez-vous actuellement ?

Je traite entre 300 et 500 cas par an. Tous les jours, je reçois des appels, lettres et e-mails de prisonniers, de gens inquiets pour un proche ou pour eux-mêmes. De nombreux pédophiles me contactent du Canada. Certains internautes qui visitent les sites et forums contenant de la pédopornographie, me demandent de l’aide. De plus en plus de pédophiles adolescents se confient à moi.

Avez-vous une solution pour éviter la récidive ?

Tous les délinquants cités dans mon ouvrage ont reconnu dans mon écoute le soulagement d’un poids inavouable et ont évolué dans leur orientation sexuelle. Je suis convaincue qu’à mon échelle, j’ai réduit la courbe de la maltraitance sexuelle à l’encontre des enfants.

Comment fonctionnez-vous ?

Je pratique le dialogue sans chercher à juger. Et je respecte l’anonymat. J’organise souvent des groupes de paroles. Il en résulte une thérapie efficace pour les pédophiles abstinents. Je pense qu’un agresseur doit être écarté de l’environnement des enfants mais pas isolé de la société. Ce qui le rendrait plus dangereux ! Malheureusement, les classements sans suite sont de plus en plus répandus.

Nous avons tendance à associer les pédophiles avec les hommes. Et les femmes ?

Le cas des femmes est plus complexe. Elles ont plus de difficultés à exprimer leurs problèmes. Je reçois quelques victimes abusées par des femmes, qui peuvent être la mère ou la tante. Elles ne sont pas forcément pédophiles, mais incestueuses. L’abus d’une mère, sensée protéger l’enfant, entraîne une destruction plus profonde. Il faut savoir que même si l’enfant est consentant aux doux attouchements d’une femme et même s’il n’y a pas de violence, les conséquences plus tard seront les mêmes !

Votre travail est-il reconnu ?

Je n’ai pas la reconnaissance d’utilité publique. J’ai toujours manqué de moyens financiers nécessaires à mon action, je travaille avec le soutien de quelques personnes en Suisse et au Canada, et au fil des années, je me suis endettée. Dernièrement, j’ai dû payer le billet de train à une victime vivant en province. Parfois, je reçois les gens chez eux. J’ai expliqué tout cela à François Guéant, le conseiller de Mme Dati. Pourtant, je suis de plus en plus sollicitée à l’étranger pour des conférences en criminologie. J’ai formé des psychologues. Je suscite l’intérêt des médecins spécialistes, policiers, magistrats, éducateurs, profileurs. Je pense qu’il y a un réel travail à faire avec les institutions.

Propos recueillis par Nadia Boudaoud

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