Plongée dans son livre qu’elle tient d’une main, assise les jambes croisées, Marie-Jeanne retire son masque à fleurs. « Souvent, quand je traverse le pont qui relie les deux côtés du canal, je rigole en disant qu’il faut prendre son passeport, comme si on entrait dans un autre pays, comme si le pont séparait deux mondes », sourit-elle.

Malgré tout, la quadragénaire considère encore le 19e arrondissement de Paris comme l’un des rares à avoir résisté à la gentrification, un phénomène qui a profondément transformé l’est de la capitale, autrefois grand bassin industriel et lieu de vie des ouvriers : « Même si la partie sud du canal s’est embourgeoisée, il y a encore des cités et des HLM, des foyers pour les familles africaines,  détaille-t-elle. La mixité sociale dans le 19e n’a pas disparu, elle est encore très présente ».

Et pourtant, depuis le pont qui surplombe le canal situé rue de l’Ourcq, le cours d’eau semble marquer une démarcation, presque une frontière. Côté sud : le quai de la Loire, largement fourni en bar et autres restaurants branchés, équipé d’un parc pour enfants et d’un city-stade, accueillant même un magasin bio. Côté nord : le quai de la Seine ne compte que quelques cafés-restaurants et est constitué pour l’essentiel d’une longue balade sableuse le long du canal, jalonnée çà et là par des bancs.

Les ouvriers et les familles ont laissé place à la classe moyenne

Fatima, habitante du 19e depuis quinze ans, confirme ce décalage entre la partie sud, gentrifiée, et la partie nord, restée très populaire et qui concentre l’essentiel des nombreux logements sociaux que comporte l’arrondissement : « Pour moi, le canal fait vraiment office de frontière entre les deux parties du 19e. J’ai observé depuis une dizaine d’années l’embourgeoisement de la partie sud du canal avec une arrivée importante de ‘bobos’. Les magasins bios ont fleuri, le Leader Price a disparu et a été remplacé par un Franprix avec des prix beaucoup plus élevés qu’un hard-discount ».

Fatima poursuit : « Il n’y a pas que les commerces qui changent d’un côté et de l’autre du canal, les types de logements aussi sont différents. Du côté nord, on trouve beaucoup de logements sociaux, avec toutes les tours, Curial, Matis, Riquet, etc. ». Avant de conclure : « Avec tout ça, on a vraiment le sentiment que la population a changé. Les ouvriers et les familles ont laissé la place à la classe moyenne, voire aisée. »

Ce constat est partiellement partagé par Eric, un agent immobilier installé avenue Jean Jaurès : « Qu’on soit d’un côté ou de l’autre, tant qu’on est à une rue du canal, on retrouve globalement une clientèle assez bourgeoise. Mais plus on avance vers l’avenue de Flandres, plus on se rend compte qu’il y a une fracture qui s’opère entre les parties nord et sud du canal ».

Une vue du canal de l’Ourcq / Crédit : YA

Pour Eric, c’est d’abord l’habitat qui explique ce décalage, avec des grands ensembles peu prisés des locataires et « des charges de copropriétés qui coutent cher ». Le nord de l’arrondissement serait donc en partie victime de l’âge de ses immeubles : « On retrouve essentiellement des grandes copropriétés côté nord, un modèle hérité des années 70 qui est complètement passé de mode depuis. Ce modèle induit une vie en collectivité à 200, 300 voire 400 appartements. Les gens aujourd’hui recherchent des résidences à taille humaine ».

A observer le dédale d’immeubles que traverse l’avenue de Flandres, parmi lesquels les Orgues de Flandre, qui abritent la plus haute tour d’habitation de Paris (38 étages), le nord de l’arrondissement ressemble à s’y méprendre à certaines villes de banlieue, devenues après la guerre le terrain de jeu des architectes modernistes.

Sur les 37% de logements sociaux qui composent le parc immobilier du 19e, le nord de l’arrondissement en compte entre 60 et 70%. Avec une forte prédominance de tours et la présence massive de logements sociaux, l’architecture urbaine de cette partie du 19e oppose un obstacle important à la gentrification et semble préserver ses habitants de la flambée des loyers observée partout ailleurs dans l’agglomération parisienne.

Au sud, la mixité qui fonctionne

Le sud du canal n’est pas dépourvu en HLM, note cependant Eric. « A côté des Buttes-Chaumont par exemple, on trouve des logements sociaux, assure l’agent immobilier. Il y avait même un énorme deal de cracks rue Pierre Reverd. »

Mais la notion de logement social recouvre des réalités – et des prix – bien différents. Et la mixité semble avoir été beaucoup mieux pensée au sud de l’arrondissement. « De ce côté-ci du canal, les logements sociaux sont répartis autour d’immeubles privés, poursuit Eric. Le social s’incorpore beaucoup mieux. C’est d’ailleurs la politique de la mairie qui impose désormais que dans chaque nouvel immeuble construit, à partir d’une certaine taille, il y a obligation d’avoir au moins 20% de logements sociaux ».

Une politique publique dont Eric regrette qu’elle n’ait pas été appliquée de la même façon dans tout l’arrondissement. « Ça a surtout bénéficié au sud du canal, dit-il. De l’autre côté, on reste enfermé dans la logique des grands ensembles, où on remplace du social par du social. Le prix du mètre carré est un indicateur de cette fracture entre les deux côtés du canal. »

Dan Lert, adjoint (EELV) à la maire de Paris en charge de la transition écologique et élu du 19e arrondissement, tempère et rappelle qu’au sud du canal se trouve l’un des quartiers les plus pauvres de Paris, le quartier Danube : « Une grande partie du 19e arrondissement de Paris est placé en politique prioritaire de la ville. Il est vrai que sur les 37% de logements sociaux que comptent le 19ème, on en trouve la majeure partie dans les quartiers nord, notamment à Curial, Flandres, etc. Mais il y en a aussi beaucoup à Place des Fêtes ou Boulevard des Maréchaux ».

Des problématiques qui traversent le canal

Pour lui, l’opposition entre les deux rives du canal est à nuancer, de même que la fracture entre un 19e populaire et un 19e bourgeois que le canal de l’Ourcq séparerait : « A mon avis, le canal ne constitue pas une frontière particulièrement marquante. Cette frontière, si elle existe, ne passe pas essentiellement par le canal de l’Ourcq. Elle s’exprime aussi dans l’accès aux espaces verts ».

Entre le parc de la Villette et celui des Buttes-Chaumont, le sud du canal est largement pourvu en lieu de vie et espaces verts, quand le nord a obtenu de haute lutte en 2007 la création d’un parc, les Jardins d’Éole, aujourd’hui abandonné aux deals et autres toxicomanes.

« Le bassin de la Villette est devenu un spot parisien, un lieu de vie où des jeunes et des familles de tout Paris viennent pour pique-niquer et se retrouver, note l’élu écologiste. Il y a un vrai travail à faire pour que les jeunes qui habitent dans le quartier de Flandres se disent ‘Le bassin de la Villette, c’est aussi un bassin pour moi’ alors qu’ils ne sont qu’à quelques centaines de mètres. Il y a matériellement la possibilité de le faire, mais culturellement ils se sentent éloignés d’un bassin de la Villette qui serait moins pour eux et plus pour les Parisiens en général. »

A l’accès aux espaces verts, il faut ajouter d’autres inégalités dont souffrent tous les habitants du 19e. Dan Lert poursuit : « La carte des inégalités de quartier n’est pas superposable au canal de l’Ourcq. Par exemple, en termes d’accès à la santé ou de pollution, les populations qui vivent au bord du canal sont aussi exposées à ces problèmes, ne serait-ce que parce que le trafic routier y est important. On trouve aussi dans ces populations beaucoup de maladies chroniques ».

Tout ne sépare donc pas les habitants du nord et les habitants du sud du 19e, beaucoup se rejoignant par exemple autour d’un motif de fierté : la mixité qui fait office de règle dans leur arrondissement. Reste à faire de ce canal une vraie force partagée, au nord comme au sud.

Yunnes ABZOUZ

Crédit photo : YA / Bondy Blog

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