Le City 1/2. Bienvenue dans le théâtre des rêves de ma ville, au Blanc-Mesnil (93). Un terrain qui vit au rythme des saisons et des générations, émotion, chambre entre amis et barres de rires assurés.
Au City stade le gagnant reste à table. Chaque joueur, l’un après l’autre, fait son équipe. En privilégiant ceux qui n’ont pas encore joué. Une équipe de 4, pour la gagne. C’est 3 buts et tu sors, et s’il y a trop de monde c’est la première équipe à mettre 2 buts qui l’emporte. Quand tu voyais les grands arriver, tu savais que c’était fini. Game over. Les plus magnanimes d’entre eux, laissaient se finir le dernier match en cours. Et les plus âpres entraient sur le terrain avant la fin du match, en nous virant.
Quand on était petit, on passait tout notre temps au City. Le terrain est idéalement situé : au croisement de deux écoles primaires de la cité des Tilleuls, elle-même cité la plus peuplée de la ville, juste en face de la piscine municipale et à quelques centaines de mètres du collège Nelson Mandela. Si bien que dès que l’on finissait une heure plus tôt, on y venait tâter la balle. En primaire, après les cours on était au City. Au collège, après les cours on était au City. Dès que l’on avait du temps libre, c’était système D pour trouver un ballon, puis on se rejoignait tous au City. Pour y passer un moment de détente, de rivalité et d’espoir. À défaut d’être fort à l’école, on rendait de bien meilleures copies sur le terrain.
La banlieue, c’est un peu comme un grand village où tout le monde se connaît. Et le dimanche, le City devient la place publique du village. Le matin après la piscine (drôle d’habitude), on regardait les pompiers de la ville qui venaient jouer. Puis l’après-midi c’était toute la cité, toutes générations confondues. On vient au City pour kiffer, on aime se chambrer et se taper des barres de rires. Et puis plus on grandit, moins on y va, faute de temps.
Les uns allant dans des lycées plus lointains que ceux des autres, on se retrouve moins souvent. Petits devenus grands, nous aussi on virait les plus jeunes du terrain. C’est à ce moment-là que tu comprends l’importance et le rôle des grands qui étaient là avant toi. Tel est le cycle du City. Du coup, la saison du City a tendance à débuter en été lorsque tout le monde est disponible et que l’on peut tous se retrouver. Le reste de l’année, on laisse le champ libre aux jeunes pousses, à ces jeunes prodiges du ballon rond qui germent comme tant d’aînés avant eux.
Si le City c’est le championnat, Descartes c’est la Ligue des champions
Un peu plus au nord de la ville, au loin, il y a le City de Descartes : deux terrains synthétiques illuminés jusqu’au soir. On vient jouer à Descartes à l’occasion, quand on est un peu plus grand. Là-bas, on croise des personnes d’autres cités, mais sur ce point, point de barrière. Le football est un langage universelle. On y joue le soir après les cours et après le travail pour certains. Ou pendant les vacances.
Une atmosphère ouatée enveloppe le City stade en été. Le City vibre au rythme de l’émotion du football. Maillots de foot parfois falsh*, baskets trouées, les dribbles, la joie du ballon, le droit de s’arrêter pour contester une action… du social, du vrai !
Humiliations. Entre gestes techniques réussis et ratés inratables, on se chambre comme pas possible. Gare à toi si tu te prends un petit pont. Concurrence. Entre les espoirs déchus, les Mehdi Zitouni et les autoproclamé « j’suis meilleur que toi, tu pues la merde » parfois, il y a des embrouilles, de la casse. De temps en temps, ça clash, mais rien de bien méchant. Je me souviens particulièrement de l’été 2014. Année de Coupe du monde oblige.
C’est le début du déclin du City, mais ça, on y reviendra après…Les plus âgés d’entre nous passent le bac. C’est le ramadan. Et à la même période se déroule l’opération « Bordure protectrice » à Gaza. Entre une séance de révision improvisée devant Argentine-Bosnie et un génocide au Moyen-Orient, on est scotché devant nos télés.
Ça fait beaucoup à dire pour la team du City. Car en plus d’être un terrain de football hors pair et mythique, le City stade des Tilleuls est aussi un lieu de rassemblement et de débat pour les jeunes, où tout le monde a la parole. Je vous conseille d’avoir une voix qui porte pour venir en placer une dans la team de débat du City tellement la joute verbale y est vive et passionnée. Et surtout parce que Andry crie trop fort. La banlieue, c’est un peu comme une cité antique. Et le soir le City devenait le forum romain de la cité. On y parle foot, essentiellement, mais aussi série, musique, manga, boxe, film, fille, politique… Bref, on y vit quoi !
L’été on s’organise des barbecues. Pendant le ramadan, on s’échange des bricks. On envoie les petits chercher des glaces à 20 centimes chez la voisine sénégalaise du coin. Parfois les grands reviennent jouer. Ils leur arrivent même de faire appel à nous, comme des égaux, lorsqu’ils leur manquent un ou deux joueurs.
Mais tout ça, c’était avant. Car tout n’est pas rose au City. Il a vu les générations se succéder et cela se ressent tristement sur le piteux état du terrain. À l’abandon, à l’agonie… On aimerait bien que la municipalité vienne rénover la pelouse. Plus personne n’y joue maintenant. Mais ils n’ont pas l’air de s’en préoccuper.
Jalalle Essalhi
*Faux

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