Des femmes formidables, Bondy en regorge. L’une d’entre elles est le Dr Brigitte Sinzelle, médecin généraliste. Je suis allée prendre le thé chez elle samedi à 16h30. Elle venait de finir ses consultations. Nous avons parlé de Bondy et de ses habitants, de leurs maladies. Je suis arrivée avec une migraine bien installée (comme tous mes collègues avant moi, je ne dors pas beaucoup, travaille trop et mange mal…), je suis repartie avec plein de médicaments et l’impression que les Bondynois doivent être drôlement bien soignés.

Pourquoi Bondy?

Le Dr Sinzelle exerce à Bondy depuis 25 ans. Après ses études, elle se voyait bien partir avec Médecins Sans Frontières au Zimbabwe, mais ses parents n’étaient pas très enthousiastes, alors, sur les conseils d’un cousin bondynois, elle a repris le cabinet du vieux médecin de famille qui partait à la retraite. Son idée: rester quelques années et s’installer définitivement ailleurs, en un endroit où le décors serait moins triste. « J’ai grandi dans une banlieue, mais une banlieue verte et plutôt chic. En arrivant ici, ce qui m’est le plus tombé dessus, c’est que tout est gris, moche et plein de poussière: les murs, le ciel, les trottoirs. » Finalement, ses patients ont comblé son envie d’exotisme, et elle est restée. Ce qui ne l’empêche pas de « piquer sa crise régulièrement », surtout quand elle rentre de Belle-Ile, où elle adore se rendre. « Chaque fois que j’en reviens, je me dis: Mais qu’est-ce que tu fiches ici? ». La réponse: elle adore les habitants de Bondy. « Etre à Neuilly, franchement, non, ça me ferait suer ».

Les hommes

Parmi ses patients des débuts, beaucoup d’hommes célibataires, Algériens tous originaires du même coin de pays, recrutés par wagons entiers, dit la légende, par les usines Peugeot, pour « ébarber » les pièces, soit enlever, notamment en projetant du sable à haute pression, tous les résidus et imperfections qui restent sur le métal après fabrication. Ces hommes vivaient seuls, logés au foyer ou chez des marchands de sommeil qui leur louaient des lits. « J’en ai vu beaucoup arriver au cabinet avec les poumons détruits, à cause de la poussière et du mélange sable/métal inhalé, avec des sinusites chroniques, aussi, et de l’asthme. Des cancers, souvent à cause de l’amiante. J’en soigne encore quelques uns, âgés aujourd’hui d’une soixantaine d’années, mais certains sont morts très jeunes ».

L’autre problème de ces hommes, c’est le mal du pays. Et la difficulté à se définir: au bled, ils sont le Français, ici, le Beur. « Mais les Maghrébins sont très pudiques, ils ne s’autorisent pas à parler, et il m’a fallu beaucoup de temps pour comprendre la difficulté de leurs conditions de travail, la dureté de leur environnement social, leurs problèmes d’identité. Moi je suis très cœur d’artichaut, alors souvent leurs récits me bouleversent, mais eux, en apparence du moins, ne sont pas ébranlés. Ils me disent « qu’est-ce que tu veux, c’est comme ça ». Elle les trouve très résignés.

Les femmes

Elle les trouve, elles aussi, très résignées. Et encore plus secrètes: elles ne parlent jamais spontanément. « Il faut toujours que j’aille dénicher le truc, les accoucher, faire de la maïeutique pour qu’enfin elles sortent quelque chose ». Leur « quelque chose », c’est souvent la charge de quatre ou cinq enfants, le manque de considération de la part de leur mari, qui les traite en servante, leur difficulté à avoir droit au chapitre, le manque d’argent. « Elles savent que je suis une tombe, alors elles me parlent un peu, mais elles ont peur de leur mari, ce maître tout puissant ». Malgré toutes ses années de pratique à Bondy, elle n’a jamais pu percer l’intimité des couples et ne sait pas vraiment comment se déroulent au juste les relations conjugales.

Une exception, quelques toutes jeunes filles que leurs parents voulaient entraîner dans un mariage forcé et qui sont venues lui demander conseil, notamment sur la sexualité. Mais jamais directement: le sujet est tabou. « Elles me demandaient plutôt « qu’est-ce qu’ils nous font, les hommes? » ». Manifestement, le thème n’est jamais abordé, même en famille, et beaucoup de jeunes gens, filles comme garçons, n’ont aucune éducation sexuelle.

Une précision sur les mariages forcés: dans sa carrière à Bondy, le Dr Sinzelle a été confrontée à quatre ou cinq cas: ces filles sont venues lui demander de l’aide. Deux ont finalement pu imposer leur point de vue à leur famille et éviter l’union, les autres se sont mariées – très jeunes, juste à la sortir du lycée. « J’en ai revu une, ça avait l’air de bien se passer pour elle, tant mieux! »

 

Les enfants

Eux ne sont pas résignés du tout. « Ils ont la haine, comme ils disent, note le Dr Sinzelle. Je m’intéresse à la psychanalyse et j’ai ma petite interprétation psychohistorique. Les jeunes des cités ont vu leurs parents subir sans rechigner les pires brimades, occuper les pires emplois, sans aucune reconnaissance ou considération. La génération actuelle fait payer aujourd’hui à la France ces souffrances passées. Je ne justifie pas la violence des émeutes, mais je comprends que des jeunes qui ont vu leurs parents et leurs grands-parents être traités ainsi réagissent. Surtout s’ils n’ont pas la culture qui leur permet de mettre des mots sur leur histoire, d’exprimer leur rage. L’école n’est pas parvenue à leur donner cela – même si beaucoup d’enseignants ont essayé. »

Des enfants, le Dr Sinzelle en reçoit beaucoup en consultation. « Souvent, ils sont très vifs, très observateurs. Je les pousse à développer leur intelligence à l’école, mais comme ils sont plus malins que moi, ils voient bien que le dealer de leur cité gagne en un jour ce qu’eux pourront gagner en un mois s’ils font un métier honnête. Alors ils me regardent en coin et ils rigolent ». D’autres, toujours aussi finauds, font du chantage affectif: ils tyrannisent leur mère pour qu’elle achète la dernière console. Avec l’argument suprême: « comme ça je reste à la maison avec mes jeux vidéos et je ne traîne pas dans la rue avec les bandes de la cité ».

Leurs maladies

Dans les congrès, le Dr Sinzelle passe souvent pour une affabulatrice quand elle donne les chiffres de son cabinet. Elle, enfin ses patients surtout, bat tous les records en matière de diabète. « Il y a, chez les Maghrébins, une prédisposition génétique à développer cette maladie « . A cet héritage s’ajoutent les mauvaises habitudes. Les femmes mangent trop de sucreries et ne font pas d’exercice, les hommes se ruent sur le pain, les pâtes et autres aliments déconseillés quand on risque de développer la maladie. Conséquence du diabète, le métabolisme se dérègle, et le taux de cholestérol des habitants de Bondy explose lui aussi, à tel point d’ailleurs que la sécu a tapé sur les doigts du Dr Sinzelle: elle prescrit trop de médicaments contre le cholestérol. Ça coûte cher, lui a-t-on fait remarquer. Mais pour le reste, ses patients prennent grand soin de leur santé. « C’est leur capital. Beaucoup exercent des métiers très physiques, ils savent que leur corps est un outil de travail. Ils font très attention à le préserver. C’est d’ailleurs très gratifiant pour moi. J’ai un statut particulier, je suis quelqu’un d’un peu spécial à leurs yeux ».

Ce qui a changé en 25 ans

Le rapport à la religion, incontestablement. « Les gens ont toujours été très religieux », souligne le Dr Sinzelle, qui cite en exemple le cas de cet homme diabétique, employé sur les chantiers toute la journée, qui observait pourtant scrupuleusement le ramadan, donc travaillait des heures d’affilées sans boire ni manger. Ce qui a changé, ce n’est donc pas la spiritualité, mais « les signes extérieurs » de religion: on affiche les éléments distinctifs, la barbe ou le voile par exemple. Elle note aussi l’arrivée, découverte par le biais notamment de discussions avec les femmes qu’elle soigne, d’imams « clandestins », qui travailleraient dans des appartements privés plutôt qu’à la mosquée, et auraient des discours beaucoup moins ouverts que l’Imam « officiel ».

Autre changement majeur, l’arrivée d’une nouvelle communauté, venue du Sri Lanka: « Des gens apparemment sans histoires et sans problèmes, de vraies fourmis industrieuses, très soucieux de leur santé ». En attendant la prochaine vague d’immigration, le Dr Sinzelle s’initie pour l’instant à cette culture.

Par Sonia Arnal

Sonia Arnal

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