Une main blanche dans une main brune, l’image et l’histoire sont belles et pourraient être anodines si Ilhem et Adama n’avaient pas à se justifier et essuyer des regards et des réflexions déplacées.
Le péril raciste n’est pas « un écran de fumée » comme l’assène le gardien autoproclamé du bon français, Jean-François Copé en brandissant son pain au chocolat. En France, il est là, derrière toi, bien présent, assis bien confortablement derrière son écran de télé ou sur quelques trônes de l’Assemblée. Dans les plus hautes sphères politiques, il gangrène les débats stériles sur la laïcité conduits par des partis au bord de l’implosion, qui se donnent en spectacle plus que de raison. Et s’adonnent à un concours de blagues racistes contre la seule femme noire de pouvoir. Dans la sphère publique, la frénésie raciste islamophobe, antisémite, négrophobe redouble d’intensité et touche le fond de l’abîme. Dans les sphères les plus intimes, à l’abri des étranges « étrangers », dans le salon, en famille, devant la télé ou à l’heure du dîner, certains se lâchent et s’en donnent à cœur joie. On peut être indigné, révolté et lassé quand on le vit de loin. On est assommé, vidé et exténué, quand on le vit de près. Même par ricochet.
L’amour a embrassé deux âmes : Ilhem et Adama. Dans les rythmes, leurs notes s’accordent à l’unisson. Au crépuscule de leurs tourments ; l’espoir a frappé à leur porte, sans un bruit. La partition est belle, presque surnaturelle. Les notes s’accordent tellement parfaitement que la portée noyée d’émotions se délite. De leur rencontre, en boucle, ils écoutent la composition. En clé de fa, ils ne touchent plus le sol. Leur mélodie virevolte au son de l’éternité.
Mais voilà qu’ils sont bousculés brusquement par la différence de leur taux de mélanine. Une main brune, dans une main blanche. Dans la rue et les transports. La perplexité de temps en temps. Le mépris souvent. La violence des regards horrifiés par cette main brune et cette main blanche tout le temps. Parfois, la fascination affichée du fantasme exotique de la mixité. De cette main brune et cette main blanche. La violence non verbale, tout le temps.
Ce soir de décembre, la violence la plus verbale. La plus terrible. La plus ignoble. Dans un restaurant parisien, les deux amoureux prennent place. À peine installés, Adama se rend aux toilettes. Le champ libre, le gérant du restaurant s’approche d’Ilhem et lui murmure tout doucement : « J’en profite pour vous dire que vous êtes vraiment magnifique ». Ilhem stupéfaite reste muette. Il lui lance : « Vous êtes vraiment rayonnante et très belle. C’est votre compagnon le mec avec vous ? ». Ilhem lance un regard désobligeant et lui répond fermement : « Cela ne vous regarde pas Monsieur ». Il poursuit : « Ah je m’en doutais. Ahlalala, je ne suis pas raciste des noirs hein, mais c’est du gâchis. Vous ne pouvez pas rester avec quelqu’un comme lui, ça me semble aberrant. Vous avez tout pour vous, je vais vous sortir de là. Ça reste entre nous, je vous laisse ma carte et je vous trouverai quelqu’un de bien, à votre hauteur, de votre niveau. Ce n’est pas la même culture, vous n’avez rien à voir avec eux. Je vous sers et on fait comme si de rien n’était ».
Ilhem est sidérée. Son corps et son esprit sont paralysés par les paroles du pseudo Saint-Sauveur de la race blanche. Elle bouillonne et le prie de bien vouloir arrêter. Autour, les gens dégustent leur dîner et rient à gorge déployée. À côté d’elle, un homme veut la sauver.
Il veut la sauver de ce pauvre nègre. Il veut la sauver de ce moins que rien. Il veut la sauver de ce gâchis, de cette boue, de ce désordre, de ce chaos, de ce massacre. Il veut la sauver de ce taux de mélanine record qui va lui causer du tort. Il veut la sauver à tout prix. Au prix d’une violence intersidérale que subit la pauvre et belle blanche qui tient une main brune dans sa main blanche.
Adama revient s’asseoir. Ilhem sidérée ne dit pas un mot du dîner. Et prend de plein fouet, la bouche pleine et le cœur serré, la violence qu’il vient de lui infliger. Adama sourit et n’entend pas le cri qu’elle contient en elle. Pendant ce temps, le Saint-Sauveur impertinent interpelle Ilhem par un sourire de connivence. « L’esprit humain est sans limites dans la férocité ». Sans détour, la violence de l’insulte raciste verbalisée sous des faux airs de bienveillance l’a lacérée. Le Saint-Sauveur de la race blanche continue son service et laisse Ilhem l’âme meurtrie et le cœur bafoué.
Myriam Boukhobza

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