4h27. La journée commence si tôt. Le ciel n’est encore qu’une vaste toile noire. A cette heure-ci, habituellement, la maison dort. Mais ce matin, les lumières sont allumées. Et une certaine agitation est palpable. Dehors, il pleut. Dans la cuisine, Mémé a dressé la table. Il y a du fromage, du pain, de la confiture, du jus. Lyès, l’adolescent qui voit depuis quelque temps de gros boutons purulents pousser sur son minois, a atteint le stade du sommeil paradoxal. Mémé sait pertinemment que le gamin ne se lèvera pas. Il ne se lève jamais, d’ailleurs. Il jeune sans manger le matin, jusqu’au soir. Mémé s’est installée à table. Seule, elle a bien dû s’empiffrer une tonne de pain Jacquet et un bon kilo de pêches achetées au marché.

4h47. Il ne reste plus qu’une poignée de minutes avant le levé du soleil, mais Hakima a un compte à rebours dans la tête. Hakima, c’est la fille de Mémé, la mère de Lyès. Cette année, elle fait le Ramadan pour la troisième fois. Elle a 47 ans. Elle s’est parfois dit « musulmane non pratiquante », mais maintenant c’est « musulmane pratiquante, oui, je fais le Ramadan ». Elle ne sait ni trop pourquoi, ni trop comment le faire. Quand on lui demande pourquoi ça l’a pris subitement, elle dit : « Depuis que mon père est décédé. » Pourtant, son père, un Algérien immigré, ne l’a fait qu’à partir de 64 ans, la retraite venue. Hakima s’est levée. Elle a bu une tasse de café qu’elle a touillé de longues minutes. Et elle a pris un bout de brioche.

7h52. Le réveil sonne depuis une vingtaine de minutes. Lyès a du mal à se lever. Il se retourne, s’emmitoufle dans sa couette, se rendort. Le réveil sonne encore et encore. Il l’éteint encore et encore. Se lève enfin. Le soleil perce à travers les nuages. Lyès s’habille. Se dépêche. S’active. Le matin, il n’aime pas être en retard, mais ça lui arrive souvent de l’être. Pendant le Ramadan, il arrive tôt devant les grilles du lycée pour parler avec ses amis de ce qu’ils ont mangé la veille au soir. Lui, hier, il a mangé de la chorba et des bricks. Il aime bien les bricks. A la maison, de son côté, Mémé n’a pas réussi à se rendormir. Elle est dans la cuisine. Une marmite sifflote déjà.

12h38. Normalement, Lyès et ses potes courent jusqu’aux portes de la cantine. Frappent sur les fenêtres et crient famine à un surveillant un peu sadique qui fait attendre leurs estomacs affamés. Mais là, tranquillement, alors que le reste de la classe court se restaurer, ceux qui jeunent se regroupent dans la cour. Il fait beau, chaud. Les esprits s’allument. Kamel : « Si tu fais pas la prière, ça sert à rien de faire le Ramadan. » Lyès : « N’importe quoi ! » Kamel : « T’as pas lu le Coran, qu’est ce que t’en sais ? » Lyès : « Je sais très bien que c’est pas obligatoire, le Ramadan c’est plus important que la prière. » Plus tard, Kamel avouera d’un air malin, qu’il a déjà prié au troisième étage du lycée.

17h01. Au lycée, ça se termine en beauté. La classe de Lyès a EPS et le prof s’agace. Il dit qu’il « faut tout de même participer au cours, malgré le Ramadan. Bon, vous pouvez fournir moins d’efforts, mais participez ! » Mous comme des mules, les gamins se mettent à trottiner léger. A la maison, Mémé a fini de faire à manger. Aujourd’hui encore, elle a fait des tonnes de bouffe. Nabila, la soeur de Lyès, fille d’Hakima, l’a aidée. Nabila a 21 ans. Elle est étudiante. Elle fait le ramadan « depuis qu'[elle] est pubère ».

17h47. Lyès quitte le lycée, la bouche pâteuse et l’haleine épaisse. Un peu plus loin, dans une épicerie, il achète un Snickers et une canette de Schweppes aux agrumes. S’il confiait ça à ses potes, ils lui diraient que ça se finira mal pour lui quand il sera là-haut. S’ils confiait ça à sa mère, elle lui dirait : « Fais ce que tu veux. » Mais il ne se confie pas, c’est son petit secret. Il fait le Ramadan, mais pas totalement, plutôt partiellement. Au lycée, ils ne sont que quelques-uns à le savoir. Ils lui demandent sans cesse : « Mais comment tu fais, le soir, quand tu casses le jeune avec ta famille ? » Il répond clairement : « Rien. Ils me posent jamais de questions. Pour eux, je fais le Ramadan et c’est impossible autrement. »

19h15. Ensemble, avec Mémé et Hakima, ils regardent « Une Famille en Or », sur TF1. Mémé dit : « Faudrait qu’on y aille, là-bas, on va gagner de l’argent ! » Suit le journal télévisé. Harry Roselmack fait les yeux doux à Angelina Jolie. Lyès se dit qu’elle est franchement belle, dans un coin de sa tête. Dans le salon, c’est un concert de ventres qui gargouillent, de gorges qui gloussent. Lyès mime la faim. La radio grésille. Les ondes sont perturbées. Puis, une voix se met à déclamer une prière. Ni Hakima, ni son fils ne la comprennent. Mémé dit : « Voilà, saha ftourkoum. »

0h24. Les yeux de Lyès se sont fermés. L’esprit éteint, il s’est endormit. Cette nuit-là, il a rêvé qu’Angelina Jolie faisait le Ramadan, qu’Harry Roselmack était son prof de sport, que Mémé passait à la télé et que le monde était victime d’une pénurie internationale de Snickers-nouvelle-recette-avec-encore-plus-de-caramel.

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah

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