C’est à 5h30 mardi matin que j’ai rendez-vous avec Rachid, Ali, Foued, Omar et le jeune Medhi. Je suis assis à l’arrière de la voiture, avec Mehdi, qui ne tarde pas à s’endormir. Rachid est au volant, au coté d’Ali. Foued et Omar nous suivent dans un autre véhicule. Ça discute très peu, la radio est branchée sur RTL. Commentaire de l’un des occupants de la bagnole : « Le remaniement, c’est Sarko qui n’a rien à faire et les journalistes qui n’ont rien à dire, pour nous ça va rien changer. » Tiens, une voiture  de police en faction : « Tu as vu, ils sont là, ils n’attendent plus que nous. » Au bout d’une heure de trajet, une crainte : il y a un de ces brouillards, on voit à peine la route. Ça devient dangereux, j’attache ma ceinture.

Deux heures et trente minutes après notre départ de la région parisienne, on se retrouve sur une petite route de campagne, dans un endroit perdu. Les rares voitures que l’on croise ont des plaques à l’ancienne, numérotées 61. On est Basse-Normandie, dans l’Orne. Au bout de cette route, nous franchissons l’entrée d’une propriété qui n’est délimitée par aucune clôture. Nous nous garons devant une ferme basse, à un seul niveau, avec un vieux toit envahi de mousse. Tout autour, de la verdure où flotte une légère brume. Le soleil commence à peine à se lever. Je mets du temps avant de sortir du véhicule, il fait froid dehors. Un homme dans la cinquantaine nous accueille au pas de sa porte, trapu, avec un bon bide et un accent qui roule les « r ».

Il nous invite à l’intérieur, une femme assise à une table recouverte d’une toile cirée est en train de prendre son petit déjeuner. Son épouse. Au sol, des carreaux usés blancs et bleus, une cheminée ou plutôt un foyer à bois. Sur les murs, des photos de famille, au plafond, des poutres apparentes, et en me retournant vers la porte d’entrée je vois des fusils de chasse ainsi que des boites de cartouches. Notre hôte nous prie de nous asseoir à sa table et nous offre un café. Le café préparé à la casserole est délicieux. On parle de chasse, de fusils, d’élevage. L’ambiance est bonne, tous ces hommes semblent heureux d’être là.

Huit heures trente. Rachid propose que tout le monde aille voir les  bêtes – « il ne  faut pas qu’on perde de temps ». Pierre, le maître des lieux me fait faire le tour du propriétaire. Derrière la maison, il y a des brouettes, une baignoire, des établis. Au bout d’une allée, il est fier de me présenter ses quinze charolaises, ses truies, ses oies… Je me retrouve dans une petite étable abritant quatre moutons. Les cinq hommes discutent entre eux pour savoir quel mouton, une fois mort, ira à chacun. Rachid et Omar me demandent de tirer une pièce à pile ou face, car ils n’arrivent pas à se décider. Face ! C’est Omar qui aura le plus gros ovin.

Foued me demande l’heure, 8h50, il faut attendre. Il m’explique : « Cette fête commémore la soumission d’Abraham à Dieu. Abraham acceptait d’égorger son fils Ismaël sur l’ordre d’Allah. Celui-ci a envoyé au dernier moment un mouton pour remplacer l’enfant comme offrande. En souvenir de cette soumission et de la grâce accordée par Allah, les familles musulmanes sacrifient un mouton ou un bélier, en l’égorgeant, couché sur le flanc gauche et la tête tournée vers La Mecque, après la prière de l’Aïd. »

Le premier à s’exécuter est Ali. Très calme, il couche la bête sur le flanc gauche, assisté d’Omar et de Rachid. D’un va-et-vient, une lame de 20 cm s’enfonce dans la gorge d’un mouton à tête noire sous le regard des vaches à la fois curieuses et paniquées. Ce rituel se répétera trois fois, les moutons se laissant de moins en moins faire. Il y en a même un qui réussit à s’échapper. Je reste dans mon coin et les laisse travailler, comme ils disent. Ali procède finalement à tous les sacrifices, les autres lui passant les bêtes. Il n’y a pas de cris, les consignes se font dans le calme, parfois ils détournent le regard, on sent que ce sacrifice est pour eux une nécessité et non un plaisir.

Foued a le regard grave lorsqu’il voit son mouton se vider de son sang : « Cet animal, il est comme nous, c’est pour ça qu’on essaie de le faire le moins souffrir, et c’est la règle, la mort c’est pas quelques chose d’évident, mais là c’est Dieu qui rappelle à ça. » Je les laisse faire et retourne voir Pierre pour savoir ce qu’il pense de tout ça. Il m’explique qu’il n’est pas choqué par ce qu’il voit. Il abat lui-même, dans sa propriété, des porcs et des moutons pour la consommation personnelle du foyer. Il a un local dédié à ça, avec une meule, une planche à couper, une poulie pour surélever la bête. Pour les bovins, cela n’est pas possible. Et puis cela peut être lucratif pour lui. Chez Pierre, un mouton se monnaie 110 à 130 euros contre 230 à 250 euros dans un abattoir classique. L’Aïd rapporte un petit bénéfice à ce paysan normand.

La matinée touche à sa fin. Je pose une question à la volée : « Messieurs, ça ne serait pas mieux de faire la queue dans les abattoirs, comme tout le monde ? » Chacun à sa réponse : « Depuis que je suis en France, j’ ai toujours sacrifié moi-même », « Le plus important c’est pas la viande, c’est le sacrifice », « Il faut qu’on essaye de ne pas perdre nos traditions », « Tant que j’ ai la possibilité de le faire, je continuerai », « Ça me permet de ne pas aller en cours et en même temps c’est important », « Au moins là ,on sait que c’est halal ».

J’enchaîne : « Mais c’est illégal ! » « On sait qu’on prend un risque mais on n’a jamais eu de problèmes, et en même temps on essaye de faire ça dans de bonnes conditions. Pierre il fait le nécessaire pour nous et puis il a l’habitude. » Je relance : « Vous pensez qu’il y a beaucoup de gens qui pratiquent le sacrifice comme vous le faites ? » « Ouais ! Après chacun s’organise comme il peut, t’as vu comment c’est pas évident ! La plupart ils font ça dans un jardin, nous on a de la chance ! » J’enfonce le clou : « Si demain ce n’est vraiment plus possible, qu’est-ce que vous ferez ? » « Ben, on ne fera plus rien et on continuera nos prières. » Je crois porter l’estocade : « Des porcs qui côtoient des moutons halal ? » Rachid me répond : « C’est ça la France ! »

Anouar Boukra

Les prénoms ont été modifiés.

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