Être journaliste, c’est une vocation pour moi. Mener l’enquête, chercher à comprendre, interroger des personnes, me rendre sur place, rapporter ce que je vois, c’est ce que j’aime faire. J’ai toujours voulu incarner un journalisme proche de la réalité et engagé.

Lors de mon reportage à la cité Saint-Leu de Villetaneuse, ma rencontre avec ces locataires privés d’ascenseur a été forte. J’ai été touchée de les voir me faire confiance, de me laisser entrer chez eux pour me raconter leur calvaire. Je sentais bien aussi qu’ils avaient besoin d’une écoute, d’une personne, d’une institution à qui confier leurs inquiétudes. « Vous êtes sûre que ce que vous faites va marcher ? Il faut vraiment nous aider ». Le dialogue auprès des résidents fut plus que cordial. Celui auprès des jeunes précisément s’est fait, au départ, un peu plus dans la retenue. Se présenter en tant que journaliste, dans un quartier où personne ne nous connaît, où visiblement personne ne se rend, leur a sûrement paru étrange. Puis au fur et à mesure de ma présence sur place, une ambiance détendue s’est instaurée entre nous.

Merci Ferial ! Ton article est super. On va le faire tourner dans tout le quartier

À peine mon papier fut publié lundi 2 avril que mon téléphone sonnait. Enfin, on parlait d’eux. Enfin, un média s’intéressait à eux. Les SMS et appels se sont multipliés. « Merci Ferial ! Ton article est super. On va le faire tourner dans tout le quartier », m’a dit un des habitants palpitant de joie à travers le combiné. « Merci pour votre implication. Le résultat représente notre réalité. Merci du soutien », m’a répondu Raja, la mère de Seyf, 10 ans, polyhandicapé et privé de ses séances de rééducation pendant un mois en raison de la panne de l’ascenseur.

Puis est venue l’heure du rassemblement, celui organisé par le collectif « Plus sans ascenseurs », mené par Fouad Ben Ahmed, qui ne ménage pas ses efforts pour venir en aide aux résidents privés d’ascenseurs partout en Île-de-France. Voilà que les habitants me tendent le micro pour parler. Je me place au milieu d’une foule, là le silence quasi religieux. Les regards sont plein de bienveillance et des dizaines de sourires reconnaissants me sont adressés. À ce moment j’ai compris. J’ai compris ce que je leur avais apporté à mon modeste niveau en rapportant leur réalité, leur quotidien, leur galère. Moi jeune reporter depuis à peine un an au Bondy Blog, j’étais la main qui ne leur avait pas été tendue. Je termine mes quelques mots rappelant simplement le travail que j’avais réalisé auprès d’eux. Voici que des applaudissements et des remerciements s’élèvent de plus en plus fort. Des habitants viennent me voir, me prennent parfois la main et me disent plein de gratitude « Merci beaucoup Mademoiselle pour votre travail. Votre article est magnifique ». Leïla et sa famille qui avaient pris le temps de me recevoir viennent également me féliciter. Et Fouad qui me lance « Ferial, ton article tout le monde en parle dans le quartier. Bravo à toi ma grande ».

Au départ, quand tu es venue me parler, je m’étais dit ‘mais qu’est-ce qu’elle me raconte celle-là ? Quelle disquette elle va me sortir ?’

Des jeunes filles me demandent le nom du journal pour lequel je travaille. Les jeunes hommes viennent me féliciter. Parmi eux Abdel, 22 ans, qui avait aidé Farida, la maman de Leïla, à monter ses courses jusqu’au huitième étage. « T’es trop forte. Je ne dis pas ça à toute les filles ». Puis, il se confie. « Au départ, quand tu es venue me parler, je m’étais dit ‘mais qu’est-ce qu’elle me raconte celle là ? Quelle disquette elle va me sortir ?’ Puis j’ai vite compris que tu étais ici pour raconter ce qu’on vivait. En plus t’es une fille courageuse. Venir comme ça dans une cité et dans une ville que tu ne connais pas, et faire ce que tu as fait…. Bravo. J’espère que tu iras loin ! »

Jamais je n’aurais imaginé l’impact que cet article allait avoir auprès des habitants de ce quartier Saint-Leu. Pour moi, je ne faisais rien de plus que mon travail de journaliste. C’est ce jour-là que j’ai compris la force et le poids de notre boulot.

24 heures après l’article, l’ascenseur enfin réparé

Mardi 3 avril en fin d’après-midi, mon téléphone sonne. Les habitants de Saint-Leu avaient une excellente nouvelle à m’annoncer. L’ascenseur a enfin réparé. L’ascensoriste KONÉ s’était engagé à le faire cette semaine lorsque la directrice du Bondy Blog, Nassira El Moaddem, a directement interpellé la société sur Twitter. Ils ont tenu leur engagement.

Quel bonheur de lire ce mercredi 4 avril au matin, les messages de Raja avec une photo de son fils Seyf devant l’ascenseur juste avant de partir enfin à l’école après en avoir été privé plusieurs semaines !

Voilà la preuve que le journalisme, tel que nous le pratiquons au Bondy Blog, est utile, a un impact concret. Nous en sommes fiers. À mon tour de dire merci aux habitants de la cité Saint-Leu. Il n’y a pas de journalisme sans confiance du public et de nos lecteurs. Merci à eux de m’avoir fait confiance et de m’avoir ouvert les portes de leur foyer.

Ferial LATRECHE

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