Paris XIXe, rue Petit.  Quatre « Bâtisseuses de paix » marchent ensemble dans les rues du quartier. Parmi elles, Salah et Annie-Paule. L’une est musulmane, l’autre juive. Bâtisseuses de paix, du nom de l’association qui œuvre depuis quelques années dans le but de rapprocher juifs et musulmans de France, loin de la guerre au Proche-Orient. Annie-Paule en est la fondatrice. Journaliste de profession, elle a décidé de se tourner vers les femmes, piliers de l’éducation des enfants pour tenter de rapprocher les deux communautés. L’association s’est implantée il y a quatre ans, au moment où les relations entre les deux communautés étaient extrêmement tendues. A cause d’une agression antisémite, celle de Rudy H., jeune juif violemment agressé en 2008 dans un square de la rue Petit.

Annie-Paule fait tout pour éviter que cela ne se reproduise.« Pour ne pas que ça recommence, il faut qu’on se parle, qu’on apprenne à se connaitre et qu’on casse cette barrière de l’ennemi. Il n’y a aucune volonté de convertir l’autre. Ici, on apprend pourquoi on n’est pas ennemi. » Une règle d’or, en revanche, chez les Bâtisseuses de paix, est de « ne jamais parler du conflit israélo-palestinien » .

Salah, tunisienne et maman de quatre enfants a « grandi avec des amis juifs. Aujourd’hui, j’aimerais retrouver cette proximité à Paris. » Leur pédagogie passe par des ateliers de cuisine, des pics-niques dans des parcs, ou encore des visites de lieux de cultes, mosquées et synagogues. L’occasion pour les enfants et les parents de chaque communauté de découvrir celle de l’autre, et éventuellement de trouver des points communs.

Ce jour là est présente Nejma. Cette jeune musulmane de 22 ans est nouvelle dans l’association. Avant, elle n’en voyait pas l’intérêt, « le déclic a été l’affaire Merah. Ça m’a fait prendre conscience que chez eux et chez nous, il y avait des tolérants et des moins tolérants. Qu’il y en avait qui militait pour le vivre-ensemble. Lors de la marche en soutien aux victimes de Merah, j’ai aperçu ces femmes qui brandissait leur pancarte « Femmes juives et  femmes musulmanes unies » ! Ça m’a touchée, et depuis j’ai décidé de m’impliquer un peu plus et d’adhérer à cette association. »

Cette vision est également partagée par Annie-Paule qui regrette aussi que de plus en plus d’enfants fréquentent des établissements communautaires. Elle qui a fréquenté l’école publique. « Ce que l’école non juive m’a appris c’est aussi à vivre dans cette société avec mon particularisme, avec mon identité, à apprendre ma différence et à l’affirmer. Ces gamins d’écoles juives ne savent rien du tout, ils ne savent pas affirmer leur différence par leur identité culturelle, par leur savoir et par leur connaissance. »

Ce qu’elle constate aussi c’est que dans l’école publique, les élèves sont amenés à aborder le conflit israélo-palestinien. Certains enfants n’hésitent pas à attaquer ouvertement et commenter les attaques des uns et des autres d’un pays tellement loin d’eux. Elle me raconte la fois où sa propre fille et un jeune d’origine sénégalaise de son âge ont abordé ce conflit. Pour lui, c’était « ses soldats juifs, son armée juive qui tuait ses frères palestiniens ».

Les Bâtisseuses sur les ondes

L’association compte 400 sympathisants en région parisienne et à Lyon. Mais elle souffre du manque considérable de moyens. L’année dernière, la présidente a dû investir 4 000 euros. Une somme puisée dans ses économies personnelles. Chaque mois, Annie-Paule anime une émission radio sur Judaïque FM. Mercredi dernier, elle recevait deux invités musulmans. Parmi eux, Mohamed Aissaoui, journaliste littéraire au Figaro, à l’occasion de la sortie de son livre, L’Etoile jaune et le croissant, racontant comment la Mosquée de Paris à sauvé des juifs pendant la Seconde guerre mondiale en délivrant de fausses attestions de conversion à l’islam.

Avner est technicien son au sein de Judaïque FM, il admire le courage de ces femmes qui militent pour un rapprochement. « La fréquence de notre radio est proche de celle de Beur FM, une fois on à même organisé une émission retransmise sur les deux antennes, tout nos auditeurs nous ont rappelés en nous disant on ne savait même plus qui était Beur FM et qui était Judaïque FM, on est pareil en vrai ! » C’est d’ailleurs ce qui a encouragé Annie-Paule à monter un partenariat avec Beur FM afin de retransmettre son émission sur les deux ondes, et ainsi toucher plus d’auditeurs, Beur FM émettant au niveau national. Cependant, le projet n’a jamais abouti.

Toutes ces militantes, juives, musulmane ne se sentent pas du tout concernées par le conflit et sont persuadées qu’un vivre-ensemble est possible. Une chose est sûre, elles ne baisseront pas les bras.

Mohamed Mezerai

Articles liés

  • Ici ou là-bas, des lignes meurtrières et des exilés toujours plus stigmatisés

    Alors que les responsables politiques français se font remarquer par un mutisme complice face aux dernières tragédies des exilés, Barbara Allix a décidé de parler de ceux qui se battent pour ces oubliés. Juriste, spécialiste du droit des étrangers, elle est installée à Briançon (Hautes-Alpes) où chaque jour de nombreux exilés traversent la frontière italienne dans les pires conditions. Elle raconte l’envers du décors de cet engagement pour l’humanité. Billet.

    Par Barbara Allix
    Le 30/11/2021
  • Guadeloupe : « On est obligé d’arriver à des extrêmes dramatiques »

    Depuis la mi-novembre, la Guadeloupe est traversée par un mouvement social profond, allumé par une grève des pompiers et soignants face à l'obligation vaccinale de ces derniers. Un mouvement de grève générale qui s'est suivi par des révoltes urbaines, et qui illustre un malaise profond de la société guadeloupéenne et de sa jeunesse face à l'État français. Témoignages.

    Par Fanny Chollet
    Le 26/11/2021
  • Exilés : « La France et l’U.E vous ont laissés vous noyer »

    27 exilés ont perdu la vie le 24 novembre dernier, alors qu'ils tentaient de traverser la Manche, pour rejoindre le Royaume-Uni depuis Calais. Une nouvelle hécatombe, qui devraient mettre la France et l'Union Européenne face à leurs responsabilités. C'est l’électrochoc que voudrait voir Félix Mubenga, devasté et en colère devant des drames qui se répètent. Comme nous tous. Edito.

    Par Félix Mubenga
    Le 25/11/2021