L’afflux d’exilés politiques d’Afrique et du Moyen-Orient est un épisode migratoire supplémentaire dans l’histoire de France. La manière dont il sera géré par les politiques européens et nationaux déterminera l’avenir de cette population toute nouvelle : une force de travail incorporée à la société, ou bien une classe précaire et marginalisée. Le campement d’Austerlitz, à Paris, qui doit être évacué dans la semaine, en démontre les prémices.
C’est un village improvisé. Dans ce campement sans lendemain, la vie s’organise. Environnés le jour par la rumeur de la ville, assommés la nuit par les soirées électro, les exilés d’Austerlitz voient passer associations humanitaires, habitants solidaires et simples passants. Au milieu de cette agitation, ils se font petits, ils espèrent beaucoup et ils avancent tant qu’ils peuvent. Ils sont 450 environ (deux fois plus qu’en juillet dernier), répartis le long des quais, entre la Cité de la mode et du design et le jardin Tino Rossi, à Paris.
Ils sont demandeurs d’asile pour la plupart (et non migrants économiques). Selon Ali, qui vient du Ghana, 90 % des résidents viennent du Soudan. Et la grande majorité des interrogés dit venir du Darfour. À quelques exceptions près, comme un homosexuel ayant fui Khartoum, persécuté pour ses mœurs, ou quelques Érythréens, Djiboutiens, Guinéens Conakry, Nigériens, Libyens et Syriens. Seuls quelques Ghanéens, Nigérians, Ivoiriens et Européens de l’Est disent être arrivés, eux, pour des raisons économiques ou privées.
« Les migrants économiques sont très peu, explique un journaliste associatif, présent depuis plusieurs mois sur le campement. Ils n’ont rien à voir avec les réfugiés : ce sont des personnes parfois aisées, présentes depuis un certain temps et dont le titre de séjour a expiré. Des intellectuels, pour certains. Ce sont eux qu’on appelle “sans-papiers”. Le plus souvent, ce sont des francophones. Vous n’allez pas émigrer en France, si vous ne parlez que l’anglais (et encore, ici beaucoup n’écrivent et ne comprennent que l’arabe !). S’ils partent, c’est qu’ils fuient quelque chose. S’ils arrivent, c’est qu’il y a une raison : la guerre. Ici, ce sont des exilés politiques. C’est nouveau, comme phénomène. Il y a quatre, cinq ans, on ne parlait pas. »
La France de demain dort sur nos quais
Ils se sont réfugiés sous les ponts, ni sur la terre des hommes, ni complètement sous l’eau. Car s’ils ne mangent pas tous les jours, si chaque nuit froide les taraude à l’idée d’un nouvel hiver à passer dehors, ils bénissent le Ciel d’être en vie. « Dieu merci, dit Ibrahim, un Somalien de passage, étranger à ce camp. On est ici, enfin dans un pays en paix. Mais je ne comprends pas qu’on doive rester à dormir dehors, dans le froid. Ça ne devrait pas être comme ça. On est venus pour avoir une vie, pour être protégés par la France. On n’est pas venus pour rester à attendre et à ne rien faire. »
P1010169À l’usure, il en est qui sombrent déjà, abattus par les années d’espérance, dévorés par les fantômes de l’exode. De leurs amis et de leurs parents noyés, torturés, assassinés. Le souvenir, gravé dans la chair, des supplices et de la cavale. Ces fugitifs – saurait-on l’oublier – ont tout enduré. Mais l’attente et l’inaction sont une épreuve d’un genre nouveau. Forts et dignes, ces gens n’en ont pas moins le besoin impérieux de travailler et d’exister au sein de notre société. Question de santé mentale. « À force de dormir dehors, il y en a qui deviennent fous, témoigne Chijioke, un Nigérian hébergé au 115. Un peu comme ces Français qu’on voit au 115, qui pensent à leurs enfants, à leur vie d’avant, et qui parlent tout seuls. »
Intégration. Il faut s’intégrer. Parlons-en. Quels meilleurs citoyens en puissance que ces hommes qui traversent la Grèce, les Balkans, les Alpes et la France à pied (à l’exemple d’Ali, somalien), puis qui désespèrent de ne pas travailler, et qui se lancent éperdument dans l’apprentissage du français comme si leur vie en dépendait au point, comme certains, de parler couramment au bout d’un mois et demi ? La France de demain dort sur nos quais. Aujourd’hui, on dit : Anita, Française d’origine étrangère, quand l’histoire de France toute entière s’est nourrie d’influences étrangères. Certains seraient même tentés de dire : Mohamed, citoyen de seconde zone. Mais demain, si nous savons nous saisir de cet épisode migratoire historique, on dira en France, la tête haute : Abdallah, réfugié du Darfour, Français, comme son nom l’indique.
« Il faut un véritable contrôle, à l’inverse de cette logique excluante »
Mais est-ce vraiment une question de choix ? Dirons-nous aux gens de Syrie ou de Libye : ce n’est pas ici que reposent vos familles, tuées avec l’ancien arsenal de Khadafi passé aux mains de Daech, après que nous avons abandonné la Libye au chaos ? « Avant, mon pays était agréable et se portait très bien, témoigne Alfara, de Tripoli. Les soldats de Khadafi ont tué mes deux enfants, ma femme, mes parents, mes frères. J’ai fui en Italie, mais il n’y avait pas de travail, pas de place dans les hôpitaux. C’était toujours : “Désolé, désolé”. Je souffre des chevilles et des poumons. Quand je serai mort, est-ce qu’ils diront encore : « Désolé » ? » D’autres sont plus laconiques. Pour tout témoignage, Mohamed, de Syrie, soulève son habit : il s’est auto-scarifié sur tout le torse, après que Daech a tué toute sa famille à Damas. Il est accompagné de Iyeb, dont la famille a subi le même sort en Libye.
Pouvons-nous interdire de séjour pareilles souffrances ? Pour nous, Français, la situation n’est pas aussi simple qu’ailleurs. Aux États-Unis, aucun réfugié d’Iraq n’est accueilli, d’après Mondafrique. Mais en un sens, ce refus des Américains n’implique aucune difficulté majeure pour leur société. Ils ont bien la possibilité de faire entrer, ou non, des exilés sur leur territoire. En France, en revanche, les exilés sont là. Et en nombre conséquent (quoique dérisoire, comparé aux afflux qu’a pu connaître notre pays par le passé). Ne pas organiser leur intégration, c’est condamner les exilés à la marge. Et reléguer durablement une population au ban de la société, c’est mettre la société en péril. Mieux vaut accepter de voir cette réalité plutôt que de l’occulter à coups de matraque.
Certains sont très pessimistes à ce sujet. « Peu importe que vous soyez immigré ou Français, la France ne vous aidera pas. » Khadija vit parmi le campement depuis quelques mois. Pour elle, la société française n’est pas disposée à intégrer intelligemment qui que ce soit. « J’ai toujours eu la rue comme logement. Mais pour eux, ce doit être difficile. Ils ont peut-être quitté une belle maison, au pays. »
« Le quotidien nous renvoie en permanence l’impression que tout est bloqué, témoigne un anonyme, sur le seuil de sa tente. Qu’il n’y a aucune issue, quoi qu’on veuille entreprendre. L’emploi, le social vous est refusé si vous n’avez pas de papiers. Ce n’est pas comme ça ailleurs. Même pour les transports : si vous n’avez pas le ticket qu’il faut, vous restez dans la rue. Tout s’accumule, comme les tentes sur ce quai, jour après jour. Pour que les choses changent, il faut distinguer des autres ceux qui peuvent s’impliquer utilement dans cette société. Il faut un véritable contrôle des choses, à l’inverse de tout cela, de cette logique-là, qu’on perçoit comme une exclusion systématique. »
« En Allemagne, ils apportent des braseros dans les campements »
Les exilés qui campent sous nos fenêtres sont des gens réfléchis, cultivés pour beaucoup (Mme Merkel l’a bien compris) et informés. « Ils sont hyper connectés, explique le journaliste associatif. Et, bien évidemment, ils savent tout de la dernière déclaration du président du Venezuela en faveur des réfugiés syriens, ou des mesures prises par l’Allemagne (qui vient de réintroduire les contrôles aux frontières, ndlr). Les Soudanais d’Austerlitz se demandent pourquoi, tout à coup, les dirigeants européens se sont mis à accueillir des Syriens alors qu’eux, ils sont là depuis des années. Et pourquoi les médias s’emballent subitement à leur sujet alors qu’eux aussi, ils viennent d’un pays en guerre. L’impression est celle du “deux poids, deux mesures” ».
Et les demandeurs d’asile soudanais ne sont pas les seuls à mal percevoir l’indifférence des pouvoirs publics. « Nous apprécions véritablement que la France ne nous fasse pas subir de pressions pour que nous retournions chez nous », déclare Chijioke, le Nigérian. « Mais pourquoi dormons-nous dehors ? En Allemagne, les pouvoirs publics vous mettent un logement à disposition, ou bien ils apportent des braseros dans les campements. Je ne comprends pas qu’on ne nous mette pas un logement à disposition avant même d’examiner notre cas. »
Pour eux, parler français, c’est vital
Les exilés espèrent beaucoup du gouvernement français. Mais ils n’attendent pas le changement. Ils prennent tous les outils qu’ils ont à leur portée pour avoir une chance de s’en sortir. À commencer par la langue. À l’origine, ils devaient demander aux francophones de les aider dans leurs démarches. Nabil est d’origine tunisienne, mais se définit comme « un Africain ». Il aide les uns et les autres pour le règlement des dossiers, les accompagne à la préfecture, à l’hôpital, pour trouver des tickets de métro… le tout, en lien avec diverses associations qui se rendent régulièrement sur place. Le campement ne cessant de grandir, il a fini par monter des ateliers de français « pour moi et pour leur avenir » : ainsi, chacun gagne en autonomie.
P1010192Peu à peu, une organisation s’est mise en place. Aujourd’hui, des bénévoles viennent presque tous les jours au campement pour enseigner le français (particuliers et associations, comme le Réseau des enseignants sans frontières). « C’est un moment convivial, un échange qui permet un peu de détente et de concentration », témoigne un habitant venu enseigner le français. « Les classes ne sont pas fixes, mais il existe sur le campement une majorité stable d’élèves avec laquelle nous construisons quelque chose de suivi. » Une bénévole du Secours catholique donne des cours sur place et dans un local proche du campement. « Peu à peu, nous mettons en place des formations plus approfondies. Leurs progrès sont faramineux », ajoute-t-elle. « Ils ont une motivation extraordinaire », témoigne encore un enseignant venu à titre personnel.
Certains jours, en début de semaine, il y a bien moins de bénévoles sur le campement. Un mardi, seule une habitante non anglophone essaye d’expliquer par signes, devant son tableau blanc posé contre un arbre, qu’il est dangereux de se laver en s’aspergeant d’eau oxygénée, tenant un flacon dans une main, un feutre effaçable dans l’autre. Mais l’implication des élèves reste la même. C’est que pour eux, parler français, c’est vital. « Je cherche toutes les occasions de pratiques la langue et, bien sûr, je suis les cours ici », confie Ibrahim, le Somalien. « On doit tout faire pour vivre. »
« Je n’arrive pas à me détacher de cet endroit, de ces gens, de cette misère qui est à ma porte. »
Le campement est aussi un lieu de rencontre entre exilés du campement et d’autres dormant ailleurs dans la capitale. Ali, le Ghanéen, dort au 115 et vient tous les jours voir des amis. Certains restent à l’écart, comme ces trois Somaliens venus du 19e arrondissement, qui préfèrent dormir avec des Érythréens plutôt que des Soudanais. Ou ce groupe d’Algériens et de Marocains venus pour la distribution du mercredi soir (qui, eux, dorment là où ils peuvent). Comme ces derniers, beaucoup ne viennent qu’aux heures des repas, les jours de distribution. Pour les repas, une partie du campement se déplace aussi de l’autre côté de la Seine, quai de la Rapée, où le Secours catholique distribue le petit-déjeuner. Ou devant la Bibliothèque François Mitterrand, pour le dîner. « Mais certains n’ont pas le courage d’y aller », explique un Nigérien.
Sur le campement, différents particuliers ont pris l’initiative de préparer et d’apporter des repas réguliers. « On apporte les marmites et on les laisse s’autogérer », explique Sfaïa. « Avant, je faisais beaucoup de missions humanitaires à l’étranger. Mais jamais ici. Un jour, je suis venue au camp et, à force de bouger, de parler, je me suis rendue compte de ce que c’était. À présent, nous servons 700 repas tous les mardis le dimanche matin, entre ceux qui vivent là et ceux qui passent, qui mangent et qui repartent. Et je n’arrive pas à me détacher de cet endroit, de ces gens, de cette misère qui est à ma porte. »
« Beaucoup de politiques sont venus et repartis aussitôt, ajoute-t-elle. Jack Lang est passé avec ses bodyguards, mais il n’a absolument rien fait d’utile. Le jour même, il n’y a même pas eu de repas d’organisé. C’est grave qu’on ne s’intéresse pas à ces gens.» Ici, quand la nuit tombe, le soleil d’Austerlitz n’éclaire plus que des humbles.
Mais du côté des habitants, la solidarité est au rendez-vous. « Il n’y a pas de petite contribution, assure Dalila, bénévole. Pour eux, une petite aide, c’est énorme. » Une jeune fille venue servir le repas du mercredi soir, raconte : « aujourd’hui, j’ai acheté une tente à 30 euros. Quelqu’un de plus va pouvoir se loger, mais c’est tout de même un investissement (je recherche du travail en ce moment). » Au fil des mois, sous le pont Charles de Gaulle, des tentes se sont ajoutées par rangées, en avançant vers la Seine. Puis, autour du viaduc d’Austerlitz. Mais il n’y en a jamais assez, car de nouveaux exilés affluent continuellement.
« Beaucoup ont des troubles liés à leur parcours »
Malgré tout, le campement s’organise, au fur et à mesure. « Les vêtements arrivent, les distributions se passent très bien, comme pour les repas », explique Clotilde, qui aime venir passer du temps et discuter avec les exilés. De son point de vue, le campement a trouvé son équilibre, petit à petit. « ça s’organise un peu tout seul. Ils sont très débrouillards : il y a un blessé qui fait ce qu’il faut pour aller seul à l’hôpital, tous les jours. » Pas de hiérarchie, donc, ni de problèmes de pouvoir, semble-t-il, même si certains ont un rôle particulier (comme Nabil, le Tunisien). Pourtant, le Nigérien Hussein se souvient : « avant, il y avait une espèce de chef, mais ils l’ont chassé. Il n’était pas bien. Maintenant, tout le monde est “chef”, tout le monde fait sa vie. »
Et les lieux sont respectés. C’est du moins l’avis d’un éboueur qui, en vidant dans le camion une poubelle à demi pleine de linge, affirme : « pour l’instant, ça va très bien. » Et, tous les matins, une camionnette de la Ville de Paris vient nettoyer au jet les deux points WC. L’hygiène n’est pour autant pas optimale. Un bénévole de Médecins du Monde témoigne : « Nous traitons des troubles mineurs, liés aux conditions de vie (problèmes de peau, rhumes, petites infections). Nous venons toutes les semaines. Il n’y a pas de choses graves, si ce n’est le malaise psychologique. Beaucoup ont des troubles liés à leur parcours qui donnent lieu, par somatisation, à des maux de dos ou de tête, à des difficultés respiratoires ou à des difficultés de sommeil. »
Et pour cause. Une partie du campement est installée juste sous la Cité de la mode et du design, qui accueille fréquemment des soirées électro. « Il y a la boom jusqu’à 3 heures et après, les bavardages… témoigne encore Khadija. C’est comme une bombonne de gaz pleine dans ta tête, à laquelle on essaye de rajouter du gaz. Ça va finir par péter. » Il y a aussi, bien sûr, les imprévus liés à la vie en communauté : certains soirs, le ton monte au-dehors et l’on peine à s’endormir. Et au 115, difficile d’obtenir un lit. « Il faut les appeler pendant plusieurs heures, raconte Chijioke, et ils nous disent de dormir dehors. »
« Ce dont ils ont besoin surtout, c’est de présence humaine »
En dépit des rudes conditions de vie, le village parvient à une certaine harmonie. Selon Clotilde, « il n’y a aucune tension liée aux nationalités. » Des liens proches sont tissés, malgré la barrière de la langue. Certains jours, il règne même une certaine légèreté. Les gens viennent vers vous, très respectueux bien sûr, ouverts et curieux, souriants pour les uns, réservés pour les autres. Un jeune Nigérien vient vers vous en trottinette – objet rare, enjeu de distraction majeur ! Tandis qu’il me parle, un Soudanais vient la lui prendre malgré lui, en formulant expressément, avec un rire espiègle, des politesses toutes françaises : «Excusez-moi, Monsieur, excusez-moi, excusez-moi».
« Ce dont ils ont besoin surtout, c’est de présence humaine, selon Clotilde. Venez, tapez-vous des barres, prenez l’apéro. Ce sont des petits trucs qui peuvent rendre la vie pas trop chiante. Ah oui ! et les clopes, aussi, seront les bienvenues ! » Le misérabilisme est, en revanche, moins apprécié : « je vois arriver des gens qui ouvrent des yeux effarés en voyant le campement. Les associations sont pénibles aussi, il y a des gens qui polémiquent pour qu’on ne leur donne pas de réchaud parce qu’ils pourraient bien faire brûler leurs tentes. Bon sang, cette obsession de materner les gens comme des irresponsables ! Je leur dis : “tu sais, au fait, que ces personnes ont traversé la Méditerranée ? Ils devraient pouvoir se débrouiller avec un réchaud de camping…”. »
« Mieux vaut se faire tuer plutôt que de rester dans un camp en Libye »
Aider et agir intelligemment, c’est en effet savoir qui ils sont, d’où ils viennent, ce qu’ils ont vécu et ce qu’ils ont traversé… Comme Abdallah, de Somalie, passé par Khartoum au Soudan, capturé sur la route de Tripoli et retenu plusieurs années dans un camp sahraoui. « Ces brigands connaissent les passeurs qui vous emmènent en Libye. Ils s’appellent, ils arrêtent les voitures, vous font descendre. On se retrouve dans des camps, des espèces de prisons. » Il insiste : « C’est l’enfer sur terre. La Chapelle, bien après, c’était mille fois mieux, même si on se faisait attaquer tous les soirs au couteau par des voleurs. On essayait de se battre, c’était la jungle. »
« Mais dans les camps, on vous traite comme des animaux, continue-t-il. Vous mangez une fois par jour. Ils font tout ce qu’ils veulent, violent vos filles, vous tabassent tous les jours et vous torturent pour que vous appeliez votre famille et leur demandiez une rançon. Il y a des morts tous les jours : tant mieux si vous périssez, il faut que les anciens otages payent et laissent la place aux nouveaux. Ces gens sont des criminels. Mieux vaut se faire tuer plutôt que de rester dans un camp en Libye. » Un Soudanais témoigne encore : « sur la route vers la côte libyenne, on se fait détrousser sans arrêt. » Il se souvient : « le bateau pour l’Italie était surchargé. Nous étions deux cents. Il y a eu un remous, et trente personnes ont disparu dans les flots. »
Cet autre exilé du Darfour (voir la photo), faute d’argent, n’a pas pu s’embarquer. Il a dû faire la traversée sur une chambre à air, en s’y accrochant, dit-il, pendant quatre à cinq jours. Il était avec cinq cents autres personnes (ce type de matériel arriverait du Maroc en quantités), dont il a vu périr environ soixante-dix. « Certains essayaient de s’accrocher aux bateaux, si par hasard on en rencontrait. Mais les occupants du bâtiment les chassaient à coups de pied et à coups de couteau. »
« On n’est pas loin de la sortie de crise »
À moyen terme, l’urgence est de trouver une solution de logement. La fin de l’été approchant, un collectif milite pour obtenir que tous les occupants soient relogés rapidement. Fin juillet, la mairie annonçait déjà l’évacuation des lieux. Elle vient d’annoncer une action de relogement pour la semaine du 14, selon Marc Naelten, du Collectif de soutien aux migrants d’Austerlitz. « On n’est pas loin de la sortie de crise, dit-il. Un hébergement a été promis pour un mois. L’objectif des pouvoirs publics serait de séparer les demandeurs d’asile disposant des papiers nécessaires du reste des migrants. Cela dit, nous serons très attentifs à ce que cette sortie se fasse dans des conditions dignes et humaines, conformément aux promesses. Nous nous assurerons que les migrants soient informés de ce qui les attend, et accompagnés par les associations, dont notre collectif. »
Informer les intéressés a plus d’un avantage. C’est aussi l’avis de Patrice Lanco, autre membre du collectif, qui raconte une anecdote récente. Il y a maintenant plusieurs mois, les exilés avaient fui à travers le bois de Vincennes, désertant le, car qui les emmenait dans un centre d’hébergement (un ancien pénitencier aux murs austères et surmontés de barbelés, d’autant plus effrayant pour qui n’est pas bien renseigné, qu’on entend les aboiements de chiens provenant du centre de dressage de la police, aménagé juste à côté). Il explique : « les migrants que j’ai rencontrés sont bien souvent des gens très dignes et fiers, extrêmement sensibles au respect qu’on leur porte, et en aucun cas prêts à accepter n’importe quelle solution de vie ; ils supportent mal, par exemple, de dormir avec des SDF. »
À l’extrémité du campement, quelques barrières de travaux sont disposées sur le bord du quai. Deux hommes devisent, dont un porte un casque de chantier. « Ici ? il y aura bientôt un hôtel de luxe flottant. Pourquoi ? Les migrants ? À mon avis, ils ne vont pas rester là longtemps. C’est que ça coûte un paquet, un projet comme ça… »
De l’autre côté du viaduc d’Austerlitz, une buvette porte ce nom, sur un grand écriteau : « Asile ». « Nous n’avons pourtant rien à voir avec eux. Ça a beau être une coïncidence cette année, ça ne le sera sûrement plus l’année prochaine… » prévient la serveuse. L’établissement appartient à la péniche l’« Asile flottant », amarrée juste en face (propriété de l’Armée du Salut). La coque en béton de ce bâtiment, classé « Monument historique », démontre peut-être que l’on peut, à force d’intelligence, construire quelque chose de grand, même avec des éléments chargés d’une aussi lourde réalité. Et naviguer ensemble pour longtemps.
Louis Gohin

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