Dans « Indiana Jones et le temple maudit », Harrison Ford et ses amis sont invités à souper chez une sorte de maharadjah qui leur fait servir, à leur grand dégoût, un plat à base d’yeux et de tête de gorille. Nous les Maghrébins, on a ça aussi ! Un plat dans les mêmes tons vert de gris que nous cuisinons à l’Aïd : bouzloufe que ça s’appelle, le foie gras des Aurès. Pieds, tête, langue et trippes de mouton mijotés dans une sauce grasse comme du pétrole, un régale. A côté, le haggis écossais, c’est de la camomille. Déposer ça dans mon ventre, c’est comme mettre la bombe atomique dans les mains d’Hitler, c’est un poil risqué. En sortant de table, je suis apatride : la France et l’Algérie ont signé les accords de Genève contre les armes bactériologiques.

Je vous passe les détails de ma chimie interne, mais le bouzloufe de cette année, il était technique. Les pieds et la langue bien pendue du mouton étaient frais comme le désert. Il faut dire qu’ils ont bien eu le temps de vieillir dans la valise de ma mère, revenue du bled avec ce précieux bagage, juste après la fête. Ben oui ! Pour faire toutes nos salamalecs on rentre au pays ! Pour pas gêner, comme qui dirait. Fêter l’Aïd en France dans le climat actuel, c’est comme si un juif invitait pharaon à sa Bar Mitzvah le jour où Dieu saigne l’Egypte des sept plaies.

Contrairement à ce qu’affirme Nicolas Sarkozy, les Hocini n’égorgent pas le mouton à la maison. Enfin, pas depuis que je l’ai laissé s’enfuir dans les rues de Bondy en 1989. Oh, Vous l’auriez vu, ce fier bélier, filer vers la liberté dès que j’ai ouvert la porte : « Cours William, que je lui disais, et ne te retourne pas ! Je t’aime mon Willy ! Pas par là, arioul d’âne bâté ! Va chez les Français de Bondy Sud, l’herbe est verte et ils mangent du tofu ! »

Je peux vous jurer que ce n’est pas Christophe Lemaitre le premier homme pâle à avoir couru le 100 mètres en dessous des dix secondes : c’est moi. Mon père n’était pas très loin derrière, de la fumée sortant du nez, débouclant sa ceinture en pleine course, et gagnant inexorablement du terrain. Tellement en colère qu’il souriait (le fameux sourire kabyle) : « Viens là mon fils ! C’est pour rire ! Oud el Haram (fils du péché) ! On va refaire l’épisode d’Abraham. Avec un peu de chance Dieu m’enverra le mouton à 8000 francs que tu as libéré, juste avant que je te tue ! »

Dieu n’a rien envoyé du tout, ni l’archange Gabriel ni le bélier bien gras. Faut dire, je ne méritais aucune aide divine ; niveau religion, je faisais déjà dans le grand banditisme : « Idir Hocini, matricule 08071981 : s’est saoulé au Mon Chéri à la kermesse, croit au Père Noël des Français, a mangé du porc à la cantine en CE2… (Page 3500) : pense que la lumière divine émane du Coran électrique, a dit à l’imam de son village (je cite, ouvrez les guillemets) : «Tu mens ! David ne peut pas battre le géant Goldorak», affirme que les Schtroumpfs sont le peuple élu… »

Mon créateur céleste m’a donc laissé m’expliquer seul avec mon créateur terrestre armé du Kabylator 2000, le ceinturon en cuir de Cordoue, serti d’une boucle en fer galvanisé, que papa a fait « forger » pour 850 dinars à la tannerie « Au père tranquille », dans la casbah d’Alger. Quant au mouton, il était trop couillon pour la liberté. Après avoir causé un embouteillage monstre à la gare de Bondy, il s’est fait attraper bêtement par mon père, cow-boy dans une autre vie. Tenir un pantalon, éduquer ses enfants, attraper un mouton… C’est fou tout ce que peu faire un papa algérien un peu débrouillard avec sa ceinture.

Bref, pour revenir au bouzloufze, il est un peu plus corsé cette année que ne l’était ce bon William, que j’ai autant aimé voir gambader dans mon jardin que fumant dans mon assiette. Tellement épicé, qu’au premier croc dans une patte j’avais envie de boire trois litres d’eau. « Ben justement j’en ai de l’eau, me dit mère en sortant un bidon de sous la table, ca vient de la source du village, bois tout mon fils ! Allez, coup de tête (cul sec en kabyle) ! » Bois tout, hein, de l’eau du pays, trois sacs de piments pour assaisonner mon assiette…. Mère me prend pour un lapin de cinq semaines : « C’est de l’eau ensorcelée, j’en suis sûr ! C’est haram la sorcellerie ! C’est péché ! T’es donc prête à tout, femme, pour que j’épouse Faroudja (ma cousine forgeron) ! »

Cela m’étonne de Mère, pieuse musulmane, mais certaines mégères maghrébines pratiquent la magie, généralement pour marier leur fils, remettre dans le droit chemin un mari adultérin, ou porter l’œil aux voisines, dont le seul tort est d’avoir mieux réussi dans la vie. Elles peuvent partir en orbite dans leur délire occulte. Du temps des colonies, il y avait une malédiction qu’on lançait à la volée pour nuire aux gens qui ne vous ont rien fait. Pour maudire le voisin envié, on balançait sur sa porte à la première lune… du pipi de juif.  Je sais, vous allez me dire : Mais où est-ce qu’on trouve du pipi de juif, sale petit antisémite ? Ben, il paraît que ça se vendait sur les marchés, un juif il pissait dans un bidon de 5 litres et il avait fait sa journée. A l’époque, les croyances populaires ça volait aussi haut que l’herbe tondue.

Revenons à notre mouton, que Mère voulait faire passer avec du liquide que je soupçonne fortement d’être un filtre de mariage : « Ce n’est pas de la sorcellerie mon fils, ça c’est un grand pêché, que Dieu tout puissant m’en préserve ! Non, la bouteille c’est une protection. Cheik (l’imam) a juste récité le Coran dessus, tu bois et tout le mauvais sort qu’on t’a fait (éventuellement) il s’en va. »

« Maman t’es allé à l’école ?, je lui  demande à la fin de son plaidoyer. – Bien sûr ! – T’étais une Serpentard ou une Gyiffondor ? » Harry Potter, là-haut, il va bronzer. Les religions abrahamiques condamnent l’usage de la magie. Mais si jamais votre fille, couchée sur son lit, affirme d’une voix rauque et le teint verdâtre que la mère du curé fait des cochonneries en enfer, demander la protection divine, comme dans le film « L’exorciste », est tout à fait envisageable.

Au bled, on récite des versets sur un bidon d’eau, c’est un peu moins rococo. Mère, qui comme tous les paysans est plus intelligente qu’il n’y paraît, affirme que la  bouteille, « n’est qu’un épais paréo (elle veut dire un effet placébo). Les gens pensent qu’on les libère d’une force néfaste qui les dépasse. Ils ont ensuite un regard plus positif sur leur situation et généralement cela suffit pour que leur vie aille mieux. »

En ce moment, j’ai la poisse d’un chat noir dans les mains d’une femme sur un bateau qui aurait cassé un miroir après être passé sous une échelle. Comme si une armée de pieuvres m’avait jeté le mauvais œil. Je me suis donc saoulé à l’eau du village, au cas où, on ne sait jamais, quelqu’un envierait ma florissante vie de rat du caniveau. Croyez-le, croyez-le pas, il s’est passé un truc. Au premier litre avalé, une force démoniaque qui me ravageait de l’intérieur a quitté mon corps : ça m’a exorcisé Bouzoulfe.

Idir Hocini

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