Lotfi, un mec qui parle peu. Le genre de type qui bouge en silence. Qui fait ses affaires en toute discrétion. Une main de fer dans un gant de velours. Au lycée, il restait au fond. Muet. Il ne participait jamais au cours, ni pour répondre aux questions des professeurs, ni pour mettre son grain de sel quand ça partait en cacahuète. Il observait, papotait parfois avec moi en prenant soin de ne pas se faire repérer. Je l’aimais bien. Il était simple, de confiance. Calme, la force tranquille, il ne fallait pas le chercher. Un jour il défonça comme un chiffon un mec à base de droites dans la mâchoire. C’est impressionnant de voir quelqu’un de réservé s’acharner sur un mec. Lotfi était toujours dans les embrouilles de quartiers. Pas si calme que ça…

Le lycée fini, moi le bac ES en poche direction la fac de Villetaneuse pour de nouvelles aventures, lui direction une pizzeria de Montreuil, nos chemins se sont séparés. Très bon footballeur, il jouait au Red Star Club Montreuil. Il aurait pu faire un super joueur avec plus d’implication, d’envie, et de soutien, surtout. Je le revoyais dans la rue. On discutait de tout et de rien : « Tu fais quoi ? – Rien, la même. On est là. La pizzeria… » Ça me chagrinait, le mec n’était pas bête, il pouvait faire quelque chose de sa vie, au lieu de ça je le voyais se satisfaire de ce qu’il avait comme livreur. C’est ce que je pensais…

Au fur et à mesure, des histoires sur lui arrivèrent à mes oreilles. Lors d’une descente dans un quartier en embrouilles avec le sien, un mec a fait péter l’AK 47. Ce serait Lotfi. Puis un braquage de la pompe à essence de sa cité. Ça serait lui encore. Les rumeurs sont ce qu’elles sont, mais parfois elles ne surgissent pas du néant.

Je revoyais Lotfi de temps à autre, souvent le vendredi sortant de la mosquée, « Salam ça va » à peine articulé et il s’empressait de filer. Il était très pratiquant. Il priait, jeûnait sans pour autant s’interdire les plaisirs de la chair : un musulman comme beaucoup d’autres dans les quartiers que je fréquente. Loin du baratin sur les salafistes qui auraient la mainmise sur les quartiers, quand on sait que ces derniers rejettent le pouvoir politique qu’ils considèrent comme illicite.

Or l’illicite et le pouvoir attiraient de plus en plus Lotfi. Il débarqua un jour en Mercedes dans sa cité. A partir de là, le défilé des berlines commença. Il n’arrêtait pas d’aller et venir dans sa cave, y déposant des gros paquets. Jusqu’à ce que Lotfi se fasse « péter ». Les flics lui mirent la main dessus. Lotfi était devenu un grossiste, un débiteur de cannabis, il faisait passer des litres et des litres. En pleine expansion, son bizness a été stoppé. Je ne sais pas où il est actuellement, au chtar (prison), en liberté… A vrai dire je n’ai pas voulu en savoir plus.

Aladine Zaïane

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