600 000 voyageurs montent quotidiennement dans les rames de la ligne 13 entre Châtillon au sud de Paris et Saint-Denis ou Asnières-Gennevilliers au nord de la capitale. 600 000 personnes avec qui partager un petit espace de wagon (très rarement une banquette, ô privilège sacré), dans des conditions parfois extrêmes. 600 000 personnes, ou l’intégralité des habitants de Rennes et de sa campagne environnante. La « 13 », la ligne la plus saturée du réseau RATP aux heures de pointes.

Depuis 1993, associations d’usagers et personnels de la RATP alertent les pouvoirs publics sur les conditions de transport du Métro 13. Malgré cela, la première réalisation d’envergure ne devrait voir le jour qu’en 2017, soit près d’un quart de siècle plus tard, avec la prolongation de la ligne 14 jusqu’à la Mairie de Saint-Ouen via la Porte de Clichy.

Pour les comités d’usagers, cette prolongation ne sera de toute façon pas suffisante pour dé-saturer totalement cette « ligne malade ». Seul le débranchement d’une des deux branches qui la scindent en deux à La Fourche pour desservir le nord des Hauts-de-Seine et une partie de la Seine-Saint-Denis, avec création de deux lignes distinctes, serait réellement efficace.

Outre leur sentiment de relégation des territoires de banlieue qu’elle dessert, « les naufragés » de la ligne 13, comme se nomment certains, pointent du doigt les problèmes de sécurité engendrés par des quais bondés avec un risque de chutes sur les voies. Pour réduire ce danger, des portes palières automatiques seront progressivement installées dans les douze stations les plus fréquentées. En attendant, des agents d’accompagnement sont présents sur les quais de Saint-Lazare et de Place de Clichy aux moments les plus critiques.

Dans les réunions publiques sur la dé-saturation de la ligne 13, ils sont appelés « les pousseurs » par des usagers. Quelle ironie ! Pousseurs, c’est ainsi que la RATP désigne aussi les déséquilibrés qui précipitent des passagers sur les voies à l’arrivée des trains provoquant plusieurs décès par an.

Jean-Luc, lui, n’a jamais entendu parler du terme « pousseurs ». Pourtant, voilà près de quatre mois qu’il occupe la fonction d’agent de régulation sur la Ligne 13. Alors qu’un collègue, micro en main, répète à chaque passage : « Afin de faciliter l’échange voyageurs, veuillez laisser descendre avant de monter », lui accompagne le croisement des voyageurs et la fermeture des portes avant de reprendre sa place le long du mur. L’opération se répète toutes les deux minutes pendant deux heures.

Ce Parisien de 45 ans s’étonne de cette appellation : « Des pousseurs ? C’est au Japon qu’il y a des pousseurs, pas ici… Nous, c’est plutôt le contraire, on fait en sorte que personne ne tombe sur les voies ou de la rame. » Depuis qu’il a signé son CDD de six mois renouvelable deux fois, Jean-Luc travaille quatre heures par jour dans le métro muni de son gilet orange fluorescent siglé M13. Une semaine de 7h30 à 11h30, et l’autre de 15h30 à 19h30, il veille sur les passagers lors des pics de saturation pendant deux heures durant, les deux autres étant consacrées à de la formation.

Le statut de Jean-Luc est un peu spécial. « J’ai un Contrat d’accompagnement à l’emploi (CAE) de 20 heures par semaine. En plus des formations régulières pour notre mission sur les quais, on peut suivre des cours de remise à niveau en français, mathématiques, informatique, etc. Au départ, on doit constituer un dossier avec un projet professionnel et si notre demande est sélectionnée, on peut accéder à la formation de notre choix. »

Avant de trouver cette annonce « par hasard », à l’agence Pôle emploi de Bel-Air Picpus, dans le 12e arrondissement, spécialisée dans les transports, Jean-Luc était chômeur de longue durée. Il travaillait auparavant dans « le commercial » mais ne s’étend pas sur ses expériences passées préférant évoquer le présent. Intarissable sur sa mission, il en parle avec enthousiasme : « On est là pour assurer la fluidité du trafic. Ça paraît simple mais quand il y a beaucoup de monde, ce n’est pas évident de gérer la foule. Moi ça va, je suis à l’aise. Chaque jour se suit mais ne se ressemble pas. Et puis, il y a le relationnel avec les collègues, qui me plaît beaucoup, et dans le métro, on est en contact avec tout le panel de la société. »

Quand on lui demande comment il gère l’agressivité des passagers, il relativise : « C’est surtout entre eux qu’il y a des frictions. C’est normal, ils sont pressés comme des citrons alors forcément, ça frotte. Je n’ai jamais eu à gérer de gros incidents, juste des malaises dus à la chaleur humaine dans les rames. » Quand la plupart d’entre nous ne pense qu’à s’échapper au plus vite des quais bondés de la ligne 13, lui s’y plaît, et considère son emploi précaire comme une véritable opportunité de rebondir. « C’est provisoire car on ne peut pas bénéficier de ce contrat plus de 18 mois, mais pour moi, c’est un tremplin. » Vers quoi ? Il ne sait pas encore…

Et avec 630 euros de salaire net mensuel, comment fait-il pour s’en sortir financièrement ? Avant de répondre, la pudeur point de nouveau : « On y arrive… Et puis, on a des avantages en nature comme la gratuité des transports sur le réseau RATP, les frais médicaux pris en charge, le self le midi… », justifie-t-il après un moment de silence. Le ton de sa voix, toujours aimable mais beaucoup moins assuré, indique qu’il est temps pour moi de réfréner ma curiosité dans cette discussion à bâtons rompus.

Ça tombe bien, arrive le moment de la session photo. Jean-Luc se prête à l’exercice avec un plaisir non dissimulé sur le quai des Invalides, la station QG des « Gilets oranges » du M13. Une vraie star. « J’ai l’habitude, j’ai déjà été interviewé par TF1 pour un reportage. Ils voulaient me faire dire tout ce qui allait mal sur la 13, alors à force d’insister, je leur ai dit ce qu’ils voulaient entendre », admet sans vergogne celui qui prend la pose en quasi professionnel.

La 13 du réseau métropolitain parisien ? Un nombre porte-malheur pour de très nombreux voyageurs mais aussi celui du bonheur d’un retour à l’emploi pour quelques-uns dans cette France en crise.

Sandrine Dionys

Précédents articles de notre série consacrée aux transports parisiens, intra et extra-muros :
Rer-a-desole-encore-pour-ce-retard
Ligne-5-la-traversee-du-monde

Sandrine Dionys

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