C’est le calme absolu en cette fin de journée du vendredi 23 novembre, autour de la tour HLM du 39, rue de Presles à Aubervilliers (93). Au pied de l’immeuble, quelques personnes rentrent chez elles, certaines chargées de courses ou traînant des caddies.

Il y a un peu plus d’une semaine, jeudi 15 novembre vers 23h, c’était tout autre chose ici : sur place, policiers, pompiers, « une dizaine de voitures, jusqu’à deux heures du matin », évalue dans le hall de l’immeuble une jeune voisine, qui par sa fenêtre a observé avec stupéfaction l’arrivée des secours. « C’est fou », lâche-t-elle. Ce jeudi soir, Marie de Barros, 28 ans, mère de cinq jeunes enfants et habitante de la tour, a été assassinée à l’arme blanche sur le palier de son appartement du 9e étage. La porte d’entrée de l’appartement porte aujourd’hui les scellés de la police, et son ex-conjoint, le principal suspect, est toujours recherché. 

Pour les voisins, c’est le choc et l’incompréhension. Tous se souviennent d’une jeune femme gentille, respectueuse.

Marie habitait Aubervilliers depuis plusieurs années et avait emménagé dans la cité de Quatre Chemins il y a un peu moins de trois ans, indique Kaïssa*, une voisine d’une trentaine d’années qui la connaissait bien mais qui souhaite rester anonyme.

Elle était très gentille, accueillante, généreuse

« Marie était très gentille, accueillante, généreuse, raconte Kaïssa*. Nous nous sommes rencontrées quand elle a emménagé : elle m’avait fait visiter son appartement qui venait d’être refait à neuf. Ensuite, je la voyais très souvent. Je la connaissais très bien, je gardais parfois ses enfants« . Méfiante au premier abord, Kaïssa* poursuit le récit, assise sur le canapé de son salon, sous l’oreille attentive de sa fille d’une quinzaine d’années. « Quand on demandait un service à Marie, elle ne disait jamais non : garder un petit, faire une course pour nous si elle était dehors… Elle ne refusait rien à personne ». Un voisin habitant le même palier que Marie, Julien*, 17 ans, la mine sombre et les traits tirés, se souvient aussi : « Elle était gentille, elle était là quand on avait un problème, quand on avait besoin ».

L’histoire de Marie, Kaïssa* nous la raconte. D’origine sénégalaise par son père et capverdienne par sa mère, Marie avait laissé presque toute sa famille au Sénégal, sa soeur et sa nièce vivant à Aubervilliers. Marie s’était mariée par deux fois, la première à environ 20 ans. De ces deux premières unions, elle avait eu une petite fille de 8 ans et un petit garçon d’environ 4 ans. Il y a quelques mois, elle avait accouché de triplés et espérait épouser bientôt leur père, encore au Sénégal. « Elle est partie au Sénégal cette année, elle n’y allait pas souvent », précise Kaïssa. En attendant, Marie élevait ses cinq enfants seule, avec l’aide de sa famille, des voisins et d’une nounou. 

Gladys, voisine de Marie

« C’était une maman dynamique, active, qui prenait bien soin de ses enfants », raconte Gladys, une voisine de 32 ans, qui a accouché de jumelles peu avant que Marie ait ses triplés. « On s’est rencontrées à une fête de l’école. Comme on se sentait seules, on a discuté avec une troisième voisine, et depuis on ne s’est plus quittées. On se voyait presque tous les jours. Je l’avais vue la veille… Ca m’a fait un choc, j’ai pleuré ». Les deux mamans se retrouvaient souvent autour d’activités liées à leurs filles scolarisées dans le même établissement et se retrouvaient sur le terrain de jeu devant l’immeuble. 

Immeuble où Marie vivait au 9ème étage du 39 rue de Presle à Aubervilliers.

Employée à la caisse d’un supermarché Carrefour de la ville depuis sept ans, Marie était en congé maternité depuis la naissance de ses triplés. « Avant, elle travaillait, faisait parfois du sport dans une salle, et s’occupait de ses enfants. Après la naissance de ses triplés, elle ne faisait plus que s’occuper de ses enfants, raconte Kaïssa*. Elle aimait parfois faire des repas à la maison ; elle cuisinait bien, elle faisait des plats du Sénégal. Mais elle ne sortait pas trop, elle n’avait pas le temps. Et elle n’aimait pas déranger les gens ».

Les réseaux sociaux révèlent une jeune femme souriante et photogénique. Selon ses posts, elle avait fait la couverture d’un magazine au Sénégal. La presse locale lui prêtait d’ailleurs un intérêt pour le mannequinat et s’est émue de sa disparition.

Photo de Marie partagée via son compte Facebook

Photo de Marie partagée via son compte Facebook 

On la voyait, on lui disait bonjour, elle prenait sa petite voiture et sortait ses enfants. On n’a pas compris

Dans l’immeuble, la nouvelle a vite circulé entre voisins. C’est un véritable traumatisme. « Elle était très appréciée du quartier, c’était une femme sans problème. Nous sommes choqués, confie Sabrina*, 17 ans, à  l’entrée de l’immeuble. Ça fait froid dans le dos. On la voyait, on lui disait bonjour, elle prenait sa petite voiture et sortait ses enfants. On n’a pas compris. Dans cette cité, il n’y a jamais eu ce genre de choses, c’est incroyable,” se désole-t-elle. Kamel*, quelques étages plus bas, rencontrait Marie quand il déposait sa fille à l’école. Il ne supporte plus de parler de ce qui s’est passé et a dû voir un médecin cette semaine. Un peu plus bas,  Mecheri, maman de 36 ans, avait entendu des cris mais croyait que c’était lié aux enfants : « Le sang a coulé du palier du 9ème étage jusqu’aux étages du dessous. C’est horrible », raconte-t-elle.

Parmi ses collègues du supermarché aussi, c’est la stupéfaction. Très attristés, il racontent une jeune femme souriante, joyeuse et ouverte aux autres. « C’était une personne vivace, je ne vois pas comment le dire autrement, raconte Matt*, l’un de ses collègues. Elle était très gentille, elle mettait de l’ambiance et n’hésitait pas à parler. Nous sommes déjà allés les uns chez les autres pour fêter des événements.” Le jour même de sa mort, Marie était venue au supermarché faire des courses et des démarches, racontent ses collègues. « C’est incroyable. On est tous choqués« , confie une jeune caissière. En mémoire de Marie, le supermarché a affiché en son enceinte la photo de la jeune femme. 

Si c’est l’ex-conjoint, ce n’est pas de la jalousie, c’est de la haine

Voisins et collègues s’inquiètent du sort des cinq enfants, dont au moins une était présente au moment du meurtre. Cette voisine antillaise âgée, qui descend lentement les escaliers chargée d’un sac, est très émue, et son avis est sans détour : « Si c’est l’ex-conjoint, ce n’est pas de la jalousie, c’est de la haine. Il faut que les lois changent là-dessus en France, elles ne sont pas assez dures », estime-t-elle. Aujourd’hui, les cinq enfants de Marie ont été placés par l’aide sociale à l’enfance. L’enquête a été confiée à la police judiciaire du 93. Une cagnotte a été organisée pour aider la famille, et a récolté à ce jour près de 5300€.

Si plusieurs voisins affirment ne rien avoir suspecté, ou ne pas avoir souhaité se mêler de la vie privée de Marie, une voisine affirme avoir eu des doutes. « Je suis venue chez elle un jour, j’ai trouvé plein de casse au sol. Je lui ai demandé qui c’était, elle m’a dit que c’était le père de ses enfants. Je lui ai conseillé de ne plus le laisser entrer dans l’appartement. Elle m’avait répondu t’inquiète, je vais appeler la police. Mais je ne sais pas si elle l’a fait.”

Marche blanche en hommage à Marie à Aubervilliers

Ce dimanche 25 novembre à 15h, la municipalité d’Aubervilliers appelle à une marche blanche en « hommage » à Marie et en « dénonciation de ce féminicide », à l’occasion de la journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes. Contactée, la mairie n’a pas souhaité faire de commentaire avant quelques jours. Dans son communiqué, la maire d’Aubervilliers, Mériem Derkaoui, déplore qu’en Seine-Saint-Denis, « les associations de défense des victimes de violences conjugales [fassent] les frais d’une politique gouvernementale qui réduit considérablement leurs subventions », malgré la réalité du danger et l’existence de possibilités de prévention.

Avant cela, ce samedi 24 novembre, une grande manifestation doit partir au départ d’Opéra à Paris pour dite non aux violences faites aux femmes. En France, une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son conjoint.

Sarah SMAIL

* Le prénom a été modifié

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