Ma cousine m’a raconté avoir passé son samedi soir à marauder dans le quartier avec de parfaits inconnus. Elle était tellement enthousiaste qu’elle m’a donné envie de le faire. Pas pour me prendre pour mère Teresa, mais plutôt par curiosité. Elle est passée par un site internet, On Va Sortir, qui permet à des gens qui ne se connaissent pas de se rassembler et d’échanger autour de différentes activités, cinéma, restaurant, exposition, etc. Je prends ainsi contact avec Pierre, l’organisateur de la maraude. Le rendez-vous est donné, un mardi à 21 heures, devant la pyramide du Louvre, à Paris. Le thermomètre doit être à 2 ou 3 degrés en dessous de zéro. Je suis bien équipée, doudoune, gants, bonnet, écharpe. J’ai aussi apporté un gros thermos rempli d’eau chaude, du sucre, du thé, des touillettes et des conserves.

Pierre arrive accompagné d’un autre homme, ils ont déjà maraudé ensemble. Pierre a 22 ans, « bientôt 23 », il est étudiant en école d’ingénieurs. C’est un habitué, quand il ne maraude pas avec des inconnus, il le fait avec la Croix-Rouge. Mais pour lui, marauder avec une association ou avec des inconnus n’est pas tout à fait la même chose.  « On ne rencontre pas les mêmes personnes que dans une association, on le fait avec des inconnus, on est indépendant, il n’y a pas de responsables, pas de hiérarchie, pas de véhicules. C’est une autre ouverture. »

Nous sommes trois, la dernière fois ils étaient plus nombreux. Vingt minutes plus tard ne voyant personne nous rejoindre, nous marchons en direction du Palais Royal. Ce soir nous allons dans des endroits où ils se sont déjà rendus les semaines passées. « Ils sont très sympas, on garde un bon souvenir de la dernière fois. » Nous rencontrons plusieurs sans-abri. Nous les approchons tous un peu de la même manière. « Bonsoir, est-ce qu’on peux vous offrir un café ? Une soupe ? » Beaucoup dorment emmitouflés dans des morceaux de cartons ou des sacs de couchage que l’on devine pas assez chauds et pas assez grands. Ceux-là, nous n’osons pas les réveiller. J’appréhende, peut-être n’ont-ils pas envie d’être dérangés ? Peut-être même qu’ils vont nous jeter ? Mais bon, il faut se lancer.

Le premier à qui nous offrons un café est un sans-abris qui n’a pas trop envie de discuter, nous lui proposons de la soupe et des vêtements, mais il refuse. Nous continuons notre tour du quartier. Mathieu, peintre sur verre, la trentaine, est notre deuxième rencontre. Lunettes noires, il est allongé sur le sol dans un sac de couchage « trop petit mais il tient chaud ». Il vit ici depuis deux ans, « c’est le meilleur quartier, c’est le plus calme, on ne se fait pas embêter », contrairement à Châtelet où il y a « toujours de la bagarre ». Au-dessus de lui trône une plaque en marbre avec le visage de Victor Hugo, « il me protège », dit-il fièrement.

Quelques rires et quelques soupes plus tard, nous rencontrons Gérard, 55 ans. Il a déjà mangé mais accepte avec plaisir du café. Nous discutons. « J’étais jardinier paysagiste mais maintenant ils disent que je suis trop vieux. Avant j’avais un logement. Je n’ai plus eu de contrats, je ne pouvais plus payer mon loyer. Les Assedic m’ont dit d’attendre la retraite. » Il raconte sa vie dans la rue tout en fumant sa pipe, qu’il préfère aux cigarettes, « mieux vaut fumer la pipe qu’acheter des cigarettes, parce que les étudiants taxent trop ». Il commence sa journée à 5 heures du matin, comme beaucoup de sans domicile fixe, parce que le centre où les petits déjeuners sont servis ouvre à 5h30. Vers 18 heures il revient s’installer au même endroit. Il aime lire et passe une bonne partie de ses journées dans les bibliothèques municipales, emprunte des livres dans des associations, en ce moment il lit les Lettres de mon moulin d’Alphonse Daudet. « Pour moi un bon livre et c’est bon ! »

Il arrive qu’on l’appelle pour des missions d’intérim, « une semaine par-ci, une semaine par-là ». Il dort à proximité du Conseil constitutionnel. Des hommes politiques il en croise régulièrement. « Chirac, Giscard on les voit souvent dans leurs bagnoles. L’ancien président de l’Assemblée nationale, il est venu nous dire bonjour ». Au même moment Jean-Louis Debré sort du Conseil en voiture. Le voisin de Gérard, Xavier, nous raconte que les chauffeurs du Conseil leur apportent de temps en temps « de la nourriture et des couvertures ». Mais ce n’est pas pour autant qu’ils reçoivent régulièrement des dons des passants. « La semaine dernière personne n’est passé. Vous êtes les seuls de la semaine. Ils ne viennent pas jusqu’ici parce qu’ils ne savent pas qu’on est là ou bien ils viennent vers une heure, 2 heures du matin ».  Les aides, bien que ponctuelles, existent, le samedi d’avant un groupe de jeunes en Vélib’ est passé leurs distribuer du café, il y a les scouts, le « Front National aussi avec sa soupe au cochon ». Gérard précise « qu’ils ne parlent absolument pas de politique », mais en ont-ils vraiment besoin ? La soupe en elle-même est assez éloquente.

Il vote « comme tout bon citoyen, ce n’est pas parce qu’on est à la rue qu’on ne vote pas ». Il est domicilié dans une association pour recevoir son courrier et pour faciliter ses démarches administratives. « Si vous n’avez pas de domiciliation, vous êtes considéré comme un clochard. » Il insiste sur la différence entre un clochard et un sans domicile fixe, « les SDF c’est comme nous, clochards généralement c’est ceux qui font la manche et qui ne veulent pas s’en sortir », souligne-t-il. Lui ne sollicite pas les passants, il nous parle de cette dame du quartier qui de temps à autre lui glisse 50 euros et s’excuse « de ne pas pouvoir faire mieux ». Pour faire la manche, il semblerait que ça aide d’avoir un chien.

« Je suis très observateur pour savoir à qui j’ai affaire », nous assure Gérard. Être à la rue lui a appris à être attentif à tout. « On voit de tout, on fait attention à tout. » Comme à ces personnes qui dorment dehors mais qu’on ne voit pas. Dormir à la rue est plus fréquent qu’on ne l’imagine, dans la rue en face, « il y en a trois qui dorment dans leur voiture ». « Je vois beaucoup plus de femmes que d’hommes dans cette situation », affirme Gérard. « Il faut le savoir qu’il y a quelqu’un dedans. Elles ont généralement des vitres teintées à l’arrière. Elles viennent prendre des douches au centre le matin », explique t-il. « J’en connais une qui est avocate, elle a été mutée de la province à la capitale, elle n’a pas trouvé d’appartement à Paris, alors elle s’est habituée, ce n’est pas marqué sur sa tête qu’elle est à la rue. On commence à la belle saison et on s’habitue », nous raconte t-il.

Gérard me dit que ça fait deux mois qu’il est sans-abris, mais il connaît tellement bien la rue que je ne peux m’empêcher de me demander s’il me dit la vérité. Deux jours, deux mois, deux ans ? Gérard rallume sa pipe et reprend un dernier café tandis que son voisin lance une discussion sur la malbouffe. La bonne cuisine ça le connaît, c’est un ancien cuisinier. Il est presque minuit, il est l’heure de rentrer. Il faisait tellement froid que j’ai cru que je ne sentirais plus jamais mes doigts, mais c’est sûr je reviendrai.

Johanna Ghiglia

Paru le 10 mars

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