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Il fait froid et humide. L’air empeste l’urine, les murs sont recouverts de graffitis, les boîtes aux lettres à moitié déglinguées… Comme chaque samedi soir, à l’heure ou d’autres se préparent pour aller en boîte de nuit, Farid et ses copains se retrouvent dans le hall du bâtiment A de la cité Pablo Picasso, à Saint-Denis. A peine éclairés par un néon blafard, ils vont rester plantés là toute la nuit, à tenir le mur de leur barre.

« On fait pas de mal, on discute le coup, on mange ensemble… », explique Brahim, un Black d’une vingtaine d’année vêtu d’un survêtement blanc, ponctuant son propos par un crachat. « Aujourd’hui, c’est ma mère qui a préparé le couscous », s’exclame Slimane, 21 ans, en brandissant fièrement une casserole remplie de semoule et de viande. Le jeune homme au crâne rasé ajoute : « On est six… Pas moyen de se réunir tous chez moi. Donc on squatte le hall. C’est comme ça tous les week-ends. »

Farid, 31 ans, carrure de boxeur, est un peu le grand frère de la bande. Educateur dans les écoles de la ville, il s’érige en porte-parole : « La vérité, si les jeunes avaient une salle de loisirs pour se rassembler, tu penses vraiment qu’ils seraient là à glander ? » Mamadou, 22 ans, rebondit sur la question : « Paris c’est pas pour nous… En métro c’est à une plombe d’ici et les taxis refusent d’aller en banlieue… »

Une femme d’une cinquantaine d’années entre dans le hall. Les jeunes la saluent  chaleureusement puis l’interpellent : « M’dame, dites-lui qu’on est respectueux ! » Elle confirme en souriant : « Ils sont vraiment très gentils, ils m’aident toujours à porter les courses. » « Vous voyez, ici tout le monde se connaît, il y a du lien social. C’est pour ça que ça se passe bien », analyse Farid. « On essaie d’être intelligent, de pas fumer, de pas faire trop de bruit. Les gens paient leur loyer, c’est normal qu’ils veuillent êtres tranquilles », insiste Nabil, en formation pour devenir électricien.

Un homme vêtu d’une veste en cuir sort de l’ascenseur, il salue tous les jeunes par un « tchek », le poing de l’un contre celui de l’autre. Medhi, 25 ans, est gardien de la paix en Seine-Saint-Denis, il habite dans la cité depuis son enfance. Malgré la loi, il n’a pas besoin d’intervenir dans la cage d’escalier car les jeunes sont plutôt calmes et il n’y a pas de trafic.  « On a grandi avec lui. Il est des deux côtés. Avant d’être un condé c’est un être humain », explique Brahim. Medhi précise toutefois que la cité Pablo Picasso est une exception en Seine-Saint-Denis et concède : « C’est pas tous les jours facile d’être flic dans le 93. »

Farid confirme : « A La Courneuve, les jeunes ne sont pas des enfants de cœur. » « Pour être clair, si tu avais été chercher de l’info là bas, on t’aurait explosé la tête ! », jure-t-il. Mais pour lui, les problèmes d’insécurité sont liés à la situation sociale. « Le Grand Paris mes couilles !  On nous a parqués là pour qu’on nous oublie. Il n’y a plus que de la misère. Avant il y avait des gens de toutes les classes sociales et de toutes les origines. Les tensions étaient moindres. »

Farid tente néanmoins de rester positif. « Ici les jeunes essaient de s’en sortir. On travaille tous. » Brahim précise : « Moi je suis boulanger, je me lève à trois heures du matin pour pétrir la pâte. C’est avec des mains noires qu’on fait du pain blanc. » Le mot de la fin revient à Nabil : « On aspire à autre chose. On ne baisse pas les yeux. Inchallah ! » Mais pour l’instant, leur hall d’entrée, désespérément triste, ne semble déboucher sur nulle part.

Alexandre Devecchio

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