Je suis fumeuse. Elle, non. D’où notre éternel dilemme lorsque l’on va boire un café : terrasse ou comptoir ? Ce matin il fait frisquet et elle ne veut pas grelotter pour que je puisse m’en allumer une. Nous partons donc à la recherche d’un paradis que je croyais perdu, à savoir un bar où la cigarette n’est plus non grata.

Première tentative. Nous poussons la porte du bar-tabac le plus proche. J’inspire un grand coup, mais aucune odeur de nicotine ne vient titiller mes narines. Raté ! Elle, le sourire aux lèvres, apprécie le fumet des lasagnes, servies comme plat du jour, qui la met immédiatement en appétit. « Ca y est, c’est fini depuis la semaine dernière, nous renseigne le serveur. On a laissé quelques habitués fumer à l’intérieur malgré l’interdiction. Mais quand on permet à l’un, tout le monde s’y met et ça devient vite n’importe quoi. »

Pas de chance, à une semaine près, j’aurais pu dégainer mon paquet de Fortuna. Elle, satisfaite, laisse échapper un : « Je te l’avais bien dit, le café-clope au chaud, c’est de l’histoire ancienne. » Bien déterminée à lui prouver le contraire, je l’entraîne quelques rues plus loin.

Deuxième tentative. Un homme adossé au bar, sirote une bière, deux mamans partagent un café sous l’œil attentif d’une petite fille. Aucune cigarette dans les mains mais une odeur de tabac froid m’indique que nous sommes sur la bonne piste. Entre deux expressos, la serveuse, cheveux courts, piercings et pull à capuche, nous en dit plus. « Ici, on fume à l’heure de l’apéritif quand il commence à faire froid. » Intriguée, mon amie l’interroge : « Mais vous n’avez pas peur des contrôles ? » L’employée lui répond du tac au tac : « Chacun prend ses responsabilités. Le patron laisse fumer les clients, mais s’il y a une amende à la clé, ils savent qu’ils devront mettre la main au porte-monnaie, pour payer leur contravention et la nôtre. »

Soit 68 euros pour le fumeur pris en flagrant délit et 135 euros pour l’établissement. Un risque à prendre, surtout lorsque l’on sait que d’autres bars dans le quartier se sont fait verbaliser sur dénonciation. Après avoir perdu le quart de sa clientèle, ce bar ci n’a pas hésité longtemps à répondre aux demandes pressantes de ses habitués. « Mais à cette heure-ci, Mademoiselle, vous devrez vous contenter d’un café seul ou il faudra aller fumer dehors. » Encore raté ! Va pour un dernier essai.

Troisième tentative. A travers la baie vitrée d’un café, j’aperçois un cendrier bien en vue sur une table à l’intérieur. Là, c’est sûr, on touche au but. Je me précipite immédiatement au comptoir, demande l’autorisation de m’en griller une. Le barman me tend son briquet pendant que mon amie fait la grimace. Elle tousse même pour me montrer son agacement. « On a jamais suivi l’interdiction. On est un PMU et dans l’imaginaire des gens, il est impensable de dissocier les paris et la cigarette, » nous explique le barman. Une fesse sur le comptoir, les bras croisés, il poursuit : « Ça attire beaucoup de monde, surtout le soir. »

Moi, ravie, je savoure ma cigarette. Elle, pendant ce temps, cherche la petite bête. « Vous avez tout de même pignon sur rue. La police est souvent dans le quartier, elle ne vous verbalise pas ? » Le barman sourit et enchaîne : « Vous savez, les flics, ils passent mais ne disent rien. Ils ont bien autre chose à faire… »

Dans un coin, Alizée, entre deux bouffées de nicotine, suit notre conversation. Cette étudiante en arts plastiques ne vient pas ici par hasard. Reconnaissant qu’elle a poussé la porte par l’odeur alléchée, elle nous tient à peu près ce langage. « J’habite juste en face. Depuis que j’ai vu que ce café autorisait la cigarette, j’en ai fait mon quartier général ! » D’autres ne sont pas aussi à l’aise. Pendant que nous parlons, trois clients ont franchi le seuil pour fumer leur cigarette.

Mathilde Curien et Laura Taillandier (EJCM)

Laura Taillandier

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