emptyA quelques heures de la trêve hivernale et alors que la ministre du logement Silvia Pinel souhaiterait « accélérer l’accès au logement des ménages démunis« , à Nogent-sur-Marne (94) une dizaine de personnes squattent les anciens locaux du consulat portugais et sont en attente d’expulsion.

C’est une grande bâtisse en face de la gare RER de Nogent-sur-Marne. Un portail vert un peu défraîchi sur lequel ont été placardés plusieurs documents très officiels, avec ce gros scotch marron pour emballage qui sonne un peu comme un tir sans sommation. Dans la cour, plusieurs voitures garées, coffres ouverts. Un sexagénaire m’accueille « Entre, entre au chaud, enfin, au moins froid…« .

A l’intérieur je rencontre une ancienne étudiante en droit qui m’explique rapidement « on est ici depuis fin juillet. Des travailleurs, intermittents, des chômeurs, des Rsistes, tout un tas de gens différents. On se fait confiance les uns les autres, c’est un groupe constitué. Avant on était dans un lycée désaffecté à Issy-les-Moulineaux (92) et puis on nous a expulsés. Et là, le 26 septembre, des représentants de l’autorité et une délégation portugaise sont passés pour nous dire qu’on n’avait rien à faire ici, qu’on était en train de créer un conflit diplomatique, qu’il fallait partir immédiatement. Depuis ce jour là, on reçoit une visite une fois à deux fois par jour de la police. Tous les jours on a des interlocuteurs différents, ça change tout le temps. Jamais un huissier n’est venu et sous couvert de l’immunité du bâtiment, on a l’impression qu’ils font abstraction de toutes les procédures… Le procès devait être le 12 novembre, et on a reçu une notification une heure après comme quoi il était avancé au lendemain à 10 heures et à Melun (77) !« .

Je rencontre aussi Erwann 35 ans, dans son costume trois pièces, ironie, cynisme et sweat a capuche. Sa clope à la main, il me fait visiter. « On a même un chaton. Les chatons, des fois c’est plus émouvants que les hommes, je me disais on va peut-être leur lancer des bébés chats devant la porte, ça va peut-être les détendre hein !« . Les petites pancartes des bureaux, écrites en portugais, sont restées accrochées devant les chambres. La vie des uns, la vie des autres.

unnamed (1)David, sa compagne Sisi et leur fille de 10 mois s’installent avec nous, autour d’une pizza posée sur la table. Ils sont accueillis eux aussi par Erwann et ce franc-parler qui fait du bien : « Monsieur le bourgeois dans son hôtel payé par le contribuable ! » Tout le monde rit, c’est léger comme le rire de l’urgence.

David raconte : « ça a commencé comme ça, RSA, mis à la porte, fin de l’histoire. Maintenant, ça fait dix ans que je suis dans les squats et grâce aux réseaux des squats, j’ai retrouvé un emploi. Avec Sisi on s’est rencontrés en squats, la petite elle a dix mois, elle est arrivée en squat. Depuis qu’elle est née on a eu deux expulsions. Ca passerait si ma compagne était mère battue ou mère isolée. On ne peut pas accéder avec mon salaire au panel immobilier locatif normal … Et maintenant avec le 115, c’est passer d’un hôtel à l’autre avec le minimum d’affaires. »

De derrière le canapé où on s’est tous assis, Erwann est revenu et il lance un diabolique: « Vous êtes pas assez précaires! Au moins Sisi, elle aurait une chance si tu la tapais de temps en temps! Tu vois, jouer les hommes modernes ça sert a rien…  » Et David lui, parle « d’absurdités » : « le 115, c’est le contribuable qui paye et la chambre d’hôtel c’est minimum 70 euros voire 100 euros la nuit et donc on arrive a des sommes 2000 à 3000 euros dépensés pour une famille ce qui est trois fois le montant nécessaire pour un loyer… Et dans l’hôtel où on était hier il y a avait 4 ou 5 familles. En Île-de-France, ça se compte par centaine… Je crois qu’il y a cette démarche pour en faire baver aux gens pour sélectionner ceux qui iront jusqu’au bout et là on leur donnera une première opportunité sur 6 mois ou 18 mois.« 

WP_20141028_004Erwann pèse ses mots, règle ses comptes. Débit, crédit, l’équation simple qui fait mal : « cela fait 10 ans et j’en ai marre. Quand t’as pas quatre murs à toi, tu peux rien faire. Sept ans de fiche de paie avec le même employeur dans un foyer de jeunes travailleurs. Je gagnais 1400 euros, mais même pour le plus petit truc … Si une étudiante vient et que ses parents gagnent plus, et bien c’est l’étudiante qui prend…« 

Il ouvre sa bouteille de Perrier pour la troisième fois. Comme un goût avalé de travers : « Au procès ils ont avoué qu’ils n’avaient aucun projets pour le lieu, mais surtout moi je pense que quelle que soit la loi c’est juste absurde qu’il y ait des lieux vides alors qu’il y a des gens qui dorment dehors voilà, c’est tout ! La dernière fois, c’était une flic, elle nous a dit : ‘moi je rentre chez moi je vois des gens comme vous je leur tire une balle !’ alors qu’ils sont censés apaiser la situation. » L’avis des uns, la vie des autres.

Erwann conclu : « A un moment on se désocialise par rapport au système, on se dit on va s’essayer de se cacher et d’ailleurs c’est ce qu’on fait. C’est fatiguant ça aussi, de jamais avoir l’esprit tranquille... ». Au moment de quitter le collectif, Erwann enchaîne cigarettes sur cigarettes. Ils attendent dans la journée la venue de l’huissier qui sonnera cette fois comme un coup de Trafalgar. Tous les sens en éveil et surtout celui de l’humour. Demain sera parfait.

Anne-Cécile Demulsant

Articles liés

  • Le blues des petites mains du monde de la nuit

    Après 16 mois de fermeture administrative, les discothèques ont rouvert leurs portes le 9 juillet dernier. Mais alors que l’épidémie repart, l'étau se ressert déjà pour bon nombre de professionnels partagés entre la colère des derniers mois sans activité, et le doute concernant le futur. Nous avons rencontré quelques petites mains du milieu, qui racontent la précarité des derniers mois.

    Par Lucas Dru
    Le 22/07/2021
  • « On avait envie de ramener les vacances en bas de leurs bâtiments »

    Avec la crise sanitaire, pour de nombreux jeunes des quartiers populaires, l’été se passe souvent à la maison. Pour faire face à un été compliqué, des associations proposent (heureusement) des alternatives pour les plus jeunes. Reportage.

    Par Kamelia Ouaissa
    Le 16/07/2021
  • Le fast food social de l’Après M, 13 organisé à Marseille

    Dans les quartiers Nord marseillais, l’Après-M est en pleine phase de transition : de la débrouille à la structuration, mais toujours dans une quête d'indépendance. En pleine discussion avec la mairie phocéenne qui a annoncé son rachat, le 9 juillet prochain l’Après-M connaîtra la nature de sa propriété et de ses propriétaires. En attendant, l’auto-organisation locale reste toujours la marque de fabrique de la structure qui continue de fournir de l’aide alimentaire. Reportage.

    Par Amina Lahmar
    Le 08/07/2021