À Calais, on les croise aux abords de la gare, au supermarché, sur une bande d’arrêt d’urgence. Seul ou en petits groupes. Les migrants errent. Ils attendent et espèrent, les yeux rivés vers l’Angleterre. À quelques mètres de la gare, à l’abri des regards, environ 300 migrants squattent une ancienne usine de recyclage de métaux. Des Afghans, des Syriens, des Soudanais, de plus en plus d’Érythréens. Le site est occupé par des migrants depuis le 12 juillet, suite aux expulsions et à la destruction des camps qui ont eu lieu depuis mai. Mais déjà, un jugement d’expulsion a été prononcé par le Tribunal d’instance de la ville. Les bulldozers peuvent débarquer à n’importe quel moment. « On ne sait pas jusqu’à quand les exilés peuvent rester ici », explique Philippe Wannesson, militant associatif et auteur du blog Passeurs d’hospitalités. (Sur)vivre en « sursis ». À Calais, on connaît. Les camps finissent démantelés, les clandestins éparpillés et de nouveaux campements apparaissent quelques mètres plus loin. Les migrants migrent.

Le squat, impasse des Salines, ressemble à une cour de prison. Une grande grille et les camions de CRS qui ne sont jamais bien loin. Une fois passée l’entrée, on accède au terrain recouvert de tentes et de bâches. Sur les murs, des graffitis anarchistes et autocollants antifascistes. Tony, bénévole à Calais Ouverture Humanité, s’y rend quasiment tous les jours. Pour y apporter du pain, discuter avec les clandestins, vérifier que tout se passe bien. « Les migrants se partagent cinq douches – si on peut appeler ça des douches – et cinq toilettes de chantier. Il n’y a pas d’eau potable », se désole ce Calaisien de 30 ans. Un « comité d’habitants » essaye d’exister : les migrants gèrent eux-mêmes les dons des particuliers et des associations, tout comme la préparation et la répartition de la nourriture. Ils organisent des réunions et ont même adopté un règlement de vie qui interdit par exemple la présence d’alcool dans le camp.

La mort vaut mieux que cette vie

Au deuxième étage d’un des bâtiments du site, un groupe de huit Soudanais vit dans une pièce d’à peine 9m². Moyenne d’âge : 25 ans. Des couvertures superposées et disposées à même le sol font office de matelas. Dans un coin de la chambre, une table basse sur laquelle traînent des canettes de bière vides et des mégots. La lumière du jour peine à éclairer la pièce à cause des vêtements accrochés à la tringle. Muhammad, le plus âgé du groupe, me propose un verre de thé. Il fait partie de la minorité des migrants qui veulent rester en France. « Je suis bloqué à Calais depuis 6 mois. J’ai essayé plusieurs fois de passer en Angleterre, mais je n’ai pas eu de chance. C’est trop dangereux ». Alors, il tente d’obtenir l’asile. Il le sait, la procédure peut prendre jusqu’à un an. En attendant, il s’arme de patience.

« On se soutient entre nous, car le quotidien est tellement dur ici. Les chiens vivent mieux que nous. Franchement, la mort vaut mieux que cette vie ». Ses compatriotes ne comprennent que des bribes de la discussion. Muhammad, dans un joyeux mélange d’anglais et d’arabe, leur fait parfois la traduction. Ils acquiescent par moment. L’un d’eux s’est récemment fait arrêter par la police. Il faisait partie de la centaine de migrants qui a pris d’assaut le port le 17 septembre dernier. « Ce phénomène est une nouveauté », précise Philippe Wannesson. « Ils sont à bout, fatigués, ont faim, n’ont plus d’argent pour payer les passeurs alors ils essayent le coup de force à plusieurs en prenant des risques extrêmes », explique Erwan, autre bénévole de Calais Ouverture Humanité. Non seulement les chances d’échapper aux policiers sont minces, mais surtout les accidents sont très fréquents.

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Mustapha, Syrien de 48 ans, aux côtés de son fils Azzedine.

De la fenêtre de Muhammad, on peut voir l’une des plus grandes tentes du squat. À l’intérieur vivent cinq Syriens. Ils se reposent pour récupérer d’une nuit de vadrouille sur le port. Tous sauf Houria, l’une des rares femmes du campement. Elle fait des aller-retour entre la tente et la cuisine d’où se dégage une odeur de thé à la menthe. Mustapha, 48 ans, joue aux cartes avec son fils de 12 ans. Ancien fonctionnaire au ministère du Commerce, il gagnait bien sa vie en Syrie. Il a fui son pays en guerre, quittait femme et enfants pour offrir à son fils Azzedine « la possibilité d’une vie meilleure ailleurs. (…) Je ne pouvais pas rester les bras croisés alors que ma maison était tous les jours bombardée, que mes enfants n’allaient plus à l’école. Ce n’était plus possible. Je devais faire quelque chose », retrace-t-il dans un anglais parfait. Un pays en guerre, mais surtout une vie et une famille laissée derrière lui. Il espère gagner le Royaume-Uni, y demander l’asile pour y faire venir sa femme et ses deux filles. Depuis trois mois, il affronte un quotidien de misère auquel il ne s’attendait pas. « On mange très peu, on n’a droit qu’à un seul repas par jour distribué à 18h. On vit constamment dans la peur. Peur de la police, peur des gens qui nous attaquent et nous insultent alors qu’on ne fait rien ».

Le jeu dangereux de l’extrême droite

« Passe ! Passe ! Passe ! » Jérémie Jacquemin s’agace de ne pas avoir le ballon. Depuis plus de deux ans, ce Calaisien organise et encadre des matchs de foot pour les migrants. Comme chaque dimanche, plus d’une trentaine de sans-papiers sont venus taper dans le ballon sur une partie du terrain du stade de la Citadelle. Comme chaque dimanche, des militants associatifs sont venus les soutenir. Comme chaque dimanche, aucun problème à signaler. L’entraînement a commencé vers 14 heures. Aujourd’hui règne une ambiance particulière.

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Match de football sur une partie du terrain du stade de la Citadelle, à Calais.

La semaine dernière, la maire de la ville, Natacha Bouchart (UMP), a envoyé un huissier et des policiers pour mettre fin à la partie. Raison invoquée ? Pas de licences, pas de match. Colère des bénévoles pro-migrants qui y voient un acharnement municipal. « Ça fait deux ans qu’ils jouent ici, il n’y a jamais eu le moindre souci et quand il y a des matchs prévus, les migrants ont toujours laissé la pelouse », « elle [Natacha Bouchart] veut les priver de la seule activité, du seul moment qui leur permet d’oublier la merde dans laquelle ils vivent ! ». Ce dimanche, pas de policiers, mais un adjoint au maire et un huissier venus constater l’occupation du terrain. Dans la semaine, un panneau a été placé à l’entrée du terrain, en réservant l’usage aux clubs. « Les rassemblements nazis n’ont pas l’air de déranger la maire par contre… », lâche un bénévole, dégoûté.

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La maire de Calais a fait coller une affiche sur le panneau d’entrée du terrain qui indique que l’usage du stade est réservé aux clubs.

Crânes rasés, tatouages nazis, T-shirts floqués du symbole SS Charlemagne faisaient partie du rassemblement du 7 septembre. À l’appel de l’organisation Sauvons Calais, environ 200 personnes s’étaient déplacées sur le parvis de l’hôtel de ville (« 400 à 500 », selon Kevin Reche, leader du collectif). Objectif : demander l’expulsion de tous les migrants de Calais et la fermeture de frontières. À la tribune, les anti-migrants ont pu entendre Thomas Joly (secrétaire générale du Parti de la France) s’égosillait « Dehors les étrangers », ou encore Yvan Benedetti (exclu du FN après s’être revendiqué « antijuif ») hurlait « Ne vous laissez pas égorger, comme ils ont l’habitude de le faire ! Défendez-vous, légitime défense ! »

Un nouveau Sangatte ?

L’afflux de migrants d’Afrique de l’Est depuis l’Italie inquiète autant les associations que la police aux frontières (PAF), qui peine à contenir les débordements. À Calais, selon les chiffres officiels, près de 7 500 clandestins ont été interpellés depuis le début de l’année, alors qu’ils tentaient d’embarquer clandestinement pour le Royaume-Uni. Ces interpellations ne dissuadent pas pour autant Niazali, Afghan de 20 ans, et ses compatriotes. Il est près de 16 heures. Le petit groupe de jeunes jouent au volley sur le site de l’usine chimique Tioxide. Certains dorment sur des bâches quand d’autres ont la « chance » d’être sous des tentes. Ils se sont installés là parce qu’on les a chassés ailleurs. 2014, l’histoire bégaie. Il y a encore quelques Afghans, mais de plus en plus d’Érythréens et de Soudanais, dont des femmes et des enfants. Combien sont-ils ? 600 cents, 800 cents, peut-être plus.

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Sybille, Érythréenne de sept ans, espère rejoindre sa mère en Angleterre.

« Ils manquent de tout. Pas de douches, pas de toilettes. Quand on peut, on leur apporte des couvertures. Et des chaussures aussi, c’est le plus important pour eux, le nerf de la guerre », explique Max de l’association Le Réveil voyageur. Ce jour-là, accompagné de son amie Sonia, militante elle aussi, il tient à me montrer une petite Érythréenne de sept ans. Sybille. Sa mère a réussi à rejoindre l’Angleterre. Pas elle, ni son père. Trois ans qu’elle ne l’a pas vue et très peu de nouvelles proviennent de Londres où elle vivrait actuellement. Tous les jours ou presque, les deux compères bénévoles sillonnent les camps de la « jungle », vont à la rencontre des migrants sans jamais se défaire de leur bonne humeur et de leur humour.

La nuit tombée, des réfugiés ont tenté de se cacher dans des camions pour traverser la Manche. « La dernière fois que j’ai essayé ? C’était hier. J’essaye chaque nuit. Une fois là-bas, je demanderais l’asile. Ils respectent les droits de l’Homme de l’autre côté. De ce que j’en sais, la vie est mieux en Angleterre », raconte Niazali.

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Niazali a quitté l’Afghanistan pour fuir les Talibans. Il rêve aujourd’hui de rejoindre l’Angleterre.

Avant d’atteindre la France, il s’est embarqué dans un long et périlleux voyage à travers l’Europe. Parti de son pays natal, l’Afghanistan, où il y a laissé ses parents, il a traversé le Pakistan, l’Iran, la Turquie, la Bulgarie, la Grèce et enfin l’Italie. « Je devais fuir les Talibans et l’armée, c’était trop dangereux de vivre entre les deux camps. Les hommes de mon âge doivent s’engager pour l’un ou pour l’autre, sinon l’un des deux finit par te tuer ». Très pieux, il prie chaque jour. Comme lui, ses amis sont déterminés à aller jusqu’au bout : « Nous recommencerons demain. Nous n’abandonnerons pas avant d’avoir réussi ».

Leila KHOUIEL

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