Chaque quartier a ses têtes de turcs. Les pauvres mettent parfois des décennies avant de se défaire d’une réputation, disons-le, pas toujours justifiée. C’est le cas de Moha, qui de mars 2002 à mai 2012, fut  surnommé « tarte chinoise », «tartine » ou encore « Twix ».  La faute à certaines légendes, qui ont la peau dure et se transmettent de hall en hall, faisant le bonheur de l’Homme du béton en galère et à la recherche de divertissement gratuit.

Je témoigne avoir vu, il y a quelques mois de cela, un enfant de 7 ans interpeller Moha, de 20 ans son aîné, en lui disant « eh c’est vrai que tu as toujours un paquet de Pim’s sur toi ? ». Le garnement habite au bâtiment 29. Pas une coïncidence. C’est  justement là-bas que tout a commencé et que se réunit le comité des tailleurs, dit « G3 » : Khalid, Martin et Rachid.

Ils tiennent votre dignité entre leurs mains. J’ai vu des mecs leur faire des offrandes pour éviter d’être à l’ordre du jour de leurs réunions, où ils n’épargnent ni femmes, ni enfants, ni même cotorep.  Des salauds, qui partagent un point commun : ils sont au RSA, prennent leur petit-déjeuner à 16h et n’ont aucune occupation connue à ce jour. Ils se consacrent donc à la vanne à plein temps.

Mars 2002. Moha accostait plein de filles sur des forums Internet, à une époque où je venais à peine de découvrir la télécommande pour la télévision. Il tomba sur une voisine, Mélanie. Le malin fit son affaire. Ils se rejoignaient parfois au 29. Un truc romantique,  sans tout le tintouin lyrique, jusqu’à ce que Moha décide de l’embrasser. Il passa donc la main dans les cheveux de la jeune fille, qui remarqua un truc noirâtre sur les doigts de ce déguelasse.  « C’est rien Mélanie, c’est le Twix qui a fondu dans ma poche. Tiens goûte ».

Elle se tira et lui comprit que si quelqu’un avait assisté à la scène, l’insouciance de sa jeunesse dans la cité serait de fait remise en cause. Khalid et Martin avaient tout vu. Et ont naturellement tout balancé à Rachid, qui s’est ensuite chargé d’avertir l’ensemble de la population. Depuis, les histoires se sont succédé.

Il y a celle, par exemple, rapportée par ce même Rachid, sur un incident qui aurait eu lieu dans un hôpital de la région, où Moha fit un bref séjour. Ne sachant pas que les fruits étaient comestibles,  il insulta, puis violenta une infirmière-  des morsures notamment- qui lui tendait une pomme. « Je ne suis pas un veau, ramène-moi quelque chose qui se mange, comme un panini ou un croq’».

Ou encore celle racontée par Martin. Dans le grec du centre-ville, le turc n’aurait pas bien compris la demande de Moha et le lui aurait fait savoir : « Monsieur, ce n’est pas possible de mettre un cordon bleu, un steak, une escalope et une côtelette dans un même pain. S’il vous plaît ». Moha serait sorti hors de lui, pantalon déjà déboutonné et raie du cul largement visible en hurlant, je cite, que « les turcs n’ont rien à faire dans l’union européenne ».

En avril dernier, j’ai croisé Moha près du centre commercial. Abattu et méconnaissable, vêtu d’un pantalon en velours marron, un pull de braconnier  et une petite crête sur la tête qui lui faisait une gueule d’endive. Il avait les lèvres sèches, le sourire nerveux. Comme je m’inquiétais, il est passé à table : « Je suis au régime Ramsès, c’est fini la brioche ».

Officiellement parce qu’il avait lu un article qui réfutait sa théorie selon laquelle il y avait six repas par jour, dont deux après minuit. Officieusement pour une histoire de fille. Le bougre continuait de chasser sur la Toile, dix ans après. Une nuit, l’une de ses conquêtes virtuelles  lui demanda s’il avait  du ventre. « Je ne demande pas d’abdos, juste le strict minimum de bourrelets. ».  Si elle avait dit maximum, il aurait conclu.

Moha souleva son t-shirt, taché par divers carnages alimentaires et photographia la surface préservée de tout exercice physique. La lui envoya : « C’est un gros bide pour toi ça ? Lol [« lol » est une formule qui de nos jours permet de toute faire passer en blague, même quand ça ne l’est pas Ndlr] ». Réponse immédiate : « Mdr, tu m’as tuée là. J’espère que c’est pas toi parce que sinon… »

Il cogita et décida de changer pour elle, alors qu’il était jusque-là épanoui. Le sagouin m’avait même glissé un petit « toi aussi tu commences à te laisser aller, tu devrais suivre mon programme minceur », pour me piquer au vif. Pourquoi pas.  J’ai donc passé une partie du 1er mai avec lui, pour percer les secrets-beauté de Moha et les utiliser si besoin.

Un truc de dingue. Il y a d’abord le Yop – « les laitages pour les os »- après un footing de quelques secondes vers 11h du matin, puis le grec sans ketchup-mayonnaise 45 minutes plus tard – « il y a tout ce dont ton corps a besoin après un effort intense, c’est la sauce qui te tue en vrai »- et le Kinder Bueno explosé en deux-deux, ni vu-ni connu, puisque « l’organisme a aussi besoin de sucre pour s’en sortir ».

Le 14 mai, soit treize jours plus tard, il alla voir sa conquête, Annie. Avec sa brioche . Recalé. Même pas pour le bide, « pour le look en général ». Je veux bien le croire. Avec sa dégaine anachronique, il pourrait même se faire refouler de chez lui.

Nous discutâmes longtemps quelques heures après ce râteau. Enfin surtout lui. Il se lamentait. « J’aime Annie ». Je lui rappelai qu’il avait la cote avec les filles – c’est la pure vérité- mais que ses critères bien particuliers l’empêchaient d’aller au bout. Il a un  monde bien à lui Moha. Je l’ai vu s’énerver chez le coiffeur en découvrant  que Nicole des Pussycat Dolls n’était pas célibataire. Enfin.

Khalid, son bourreau depuis une quinzaine d’années et celui de plein d’autres, passa au même moment : « Ca va Ramsès ? Bien Moha ? ». Pas de « tarte chinoise », de « tartine » ni de « twix » comme c’est la tradition depuis 2002. Moha interpella donc Khalid, pensant qu’il y avait un problème.  Khaled hocha la tête : « Ca va, on est plus des gamins. J’ai un plus gros bide que toi mec maintenant ! C’est oublié ça beaugosse!». Bien-sûr. Le G3 a donc trouvé une autre victime.

D’un coup, ce pauvre Moha se lança dans de grandes tirades. Sans raison. Le choc psychologique peut-être.  Jura qu’il arrêtait les conneries. Les rencontres sans lendemain (et sans aujourd’hui dans son cas), les orgies culinaires pour tuer le temps, les soirées dans un hall avec des packs de 6 (3 bouteilles d’Oasis et 3 paquets de Granola coco). Il me demanda de lui prêter mon téléphone avant que je m’en aille. Il laissait un message. Une fille peut-être. Quel malin.

Moha est un affranchi maintenant.  Il est libre. La fin d’une époque. Et s’il perdait vraiment sa légendaire brioche ? Il est bien comme ça pourtant. J’entre dans ma voiture. Mon portable vibre. Numéro inconnu. C’est peut-être un taffe. Ah non, il est 3h du mat.  Trop tard, j’ai répondu. « Frère, c’est le livreur de grecs à domicile.  Tu viens juste de m’appeler. J’ai pas compris ton adresse dans le message pour les deux paninis et le hot-dog.  ».

Ramsès Kefi

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