Devenir arbitre un peu par hasard et aimer ça, malgré les jugements de la Fédération et les tensions. Histoire d’une conversion.

«On n’a pas le même maillot, mais on a la même passion.» Un slogan, une pub pour la Poste, qui communiquait alors à travers les arbitres. Je me sentais concerné. Je jouais au foot. A l’instar de mes frères, comme des millions de garçons de mon âge. Inscrit à l’époque dans une école de football, je n’avais encore jamais eu affaire à cet homme qui évoluait parmi les joueurs sur le terrain, qui portait des couleurs différentes et qui, surtout, ne courait pas après la balle ! Devenir arbitre n’avait jamais été un rêve, ni un objectif. Mais parmi les personnes exerçant actuellement une activité professionnelle, combien se sont imaginées à la place qu’elles occupent la première fois qu’elles ont entendu parler du métier en question ? L’occasion d’embrasser cette carrière inattendue s’est présentée en 2010, lorsque mon cousin Samuel, chez qui nous vivions à l’époque, nous a parlé, à mes deux frères et à moi, de l’opportunité de devenir arbitre. N’ayant rien à faire ce week-end-là, j’avais décidé de passer la formation… pour buter sur le test théorique, contrairement à mon petit frère – le grand, lui, n’a montré aucun intérêt. Un peu moins d’un an plus tard je retentais ma chance : j’y voyais l’opportunité de retrouver les frissons du terrain, quelques années après avoir arrêté d’évoluer en club en tant que joueur.

Le premier match

Il s’est déroulé au mois de décembre 2011 à Saint-Denis un match d’U17 (moins de 17 ans). Pour cette première, j’ai été contrôlé par un observateur de la Fédération, dont le rapport pouvait faire de ce match mon dernier… ce qui a failli être le cas. En effet, un entraîneur d’une des deux équipes a rédigé un rapport à cause de la durée trop importante de la première mi-temps : j’avais utilisé le chronomètre fourni par mon club, l’AS Bondy, et la première période avait duré plus de cinquante minutes. A la fin du match, les joueurs se sont attroupés autour de moi. Malheureusement, ce ne sera pas la dernière fois.

La gestion du temps n’a pas été le seul problème. Mon niveau a été jugé suffisamment inquiétant pour que mon observateur remette en question mes vrais débuts : ce premier match n’était que la partie pratique de mon examen. Une fois que celui-ci est passé, on est convoqué au siège du district où l’on va officier pour recevoir notre écusson, qu’on doit coudre sur le maillot. C’est à ce moment qu’on peut vraiment se considérer comme un arbitre. Après quelques semaines d’attente, mon club a reçu ma licence.

Reste qu’entre mes deux premiers matchs, plusieurs mois se sont écoulés. De quoi oublier pas mal de choses… Pour ce deuxième match, le chronométrage ne m’a pas fait défaut car je m’étais procuré la veille une montre avec un chronomètre. Je l’ai toujours au poignet aujourd’hui.

L’observation

Quand on devient arbitre, le niveau monte par rapport à la période où l’on est observé. Je me souviens d’un dimanche d’octobre 2012, un match de U17. J’ai reçu une note de 14,90 sur 20. Si ça peut paraître satisfaisant à l’école, voilà à quoi cela correspond sur le barème d’appréciation générale de la rencontre : «Doit progresser rapidement pour justifier la confiance placée en lui.» Activité physique, placement, gestion du jeu, technique d’arbitrage, contrôle disciplinaire et personnalité : tout était à revoir. Les observations ne sont pas seules juges : nous devons aussi passer deux examens théoriques et, suivant les catégories, une journée de stage physique. A la fin de la saison, un classement est établi et, comme pour les équipes, les arbitres les moins bien classés descendent d’un niveau.

Le jaune et le rouge

Les cartons, on préfère les laisser dans sa poche. Mais il y a des jours où on ne peut pas ne pas s’en servir. Le rappel à l’ordre, ça va un temps. Un arbitre se passerait d’autant plus facilement d’expulser un joueur que cela entraîne un rapport. Pour moi, le premier remonte au mois d’avril 2013. Le joueur avait été exclu après avoir reçu deux cartons jaunes pour désapprobation des décisions de l’arbitre en moins de vingt minutes. Ses équipiers auraient sûrement voulu le garder avec eux, leur rencontre s’étant soldée par une défaite. Ce premier rapport est le plus mauvais que j’ai rédigé : j’ai oublié de noter le nom du joueur, ne mentionnant que le numéro de son maillot.

La violence

Verbale ou physique, elle peut s’abattre sur un arbitre sur le terrain ou en dehors. Je connais les deux. En mai 2014, à Livry-Gargan, deux joueurs de l’équipe vainqueur (3-2) avaient déjà droit à un rapport quand ils furent rejoints par un troisième, de l’équipe perdante cette fois. Alors que je regagnais mon vestiaire, le jeune homme m’a insulté et donné des coups d’épaule. Des personnes l’ont empêché de me porter des coups et j’ai pu rentrer. Le joueur a alors dit : «Fils de pute ! Je baise ta mère !» Quelques minutes plus tard, après que j’eus pris ma douche, le joueur a fait irruption dans mon vestiaire. Quelqu’un l’en a vite fait sortir. C’était la deuxième fois que ce genre d’incident m’arrivait.

La première s’était déroulée à Paris, en U15 (moins de 15 ans). Il ne s’agissait pas d’un joueur, mais d’un entraîneur. Après le match j’ai dû presser le pas pour regagner mon vestiaire pendant que mon assaillant était maintenu à terre par… je ne sais pas. Je n’ai pas eu le temps de regarder. J’avoue avoir changé de trottoir le plus vite possible lorsque j’ai aperçu l’entraîneur devant le stade. Toujours à Paris, en janvier 2014, un joueur en moins de 17 ans m’a dit : «Vous arbitrez comme une merde.»

Le Bilan

En devenant arbitre, j’ai accepté de prendre des responsabilités. Un match peut vite vous échapper. Je fais figure d’autorité : pas évident face à des hommes qui peuvent avoir l’âge de mon père, voire de mon grand-père. Je suis seul : pas d’arbitre assistant – on n’est pas chez les pros ! – ni de caméras. Ni la possibilité de planifier mon week-end : il faut attendre le vendredi à 19 heures pour savoir si je suis convoqué. Mais je prends du plaisir à faire ce que je fais. Et arbitre de foot, ça fait toujours bon effet sur un CV.

Olufemi Ajayi

Article publié dans Libération, le 26 octobre 2015 à l’occasion d’un numéro spécial

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